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Les trois âges de la courée

Clément Dossin, Philippe Gaudin, Yaël Goosz

Habitat à la mode au temps des usines textile, logement « insalubre » après 1945, les courées font aujourd’hui l’objet d’un vaste programme de revalorisation. A Roubaix et Tourcoing, avant de renouer avec ce passé ouvrier, les politiques d’urbanisme sont passées par différents « âges ».

L’âge d’or (1850-1945)

De tradition minière, le Nord a également longtemps vécu de la production textile. Au XIXe siècle, Roubaix et Tourcoing sont des villes fleurons dans le domaine de la laine.

Avec la multiplication des usines, près d’une centaine à Tourcoing, les courées se multiplient en plein centre des villes. Un mode d’habitat « standardisé », calqué sur un schéma simple : un ensemble de petites maisons accolées les unes aux autres, bâties autour d’une cour, perpendiculaires à une rue, auxquelles on accède par un couloir.

« A l’époque, les courées représentent une avancée sociale pour les ouvriers, elles permettent un cadre de vie communautaire, à proximité des usines », analyse George Voix, directeur de l’Observatoire urbain de Roubaix.

Entre 1850 et 1912, les courées poussent comme des champignons. 33 courées recensées à Roubaix en 1851, 500 vingt ans plus tard, et 1500 à la veille de la première guerre mondiale.

Résorber l’habitat insalubre (1945-1980)

Petites bâtisses sans fondation, « les courées n’étaient pas faites pour durer », reconnaît George Voix. Les logements deviennent rapidement insalubres et sont le théâtre, à plusieurs reprises, de graves épidémies de choléra et de tuberculose.

Après la guerre, confie Peter Maenhout, historien au centre d’histoire locale de Tourcoing, « on a préféré reloger les habitants des courées dans les tous nouveaux HLM, et réserver ces logements vétustes pour les populations immigrées ».

A Roubaix, c’est l’époque du « 1 % salarial ». L’accord signé en 1946 entre la CGT et le patronat donne naissance au Centre interprofessionnel du logement, auquel les patrons versent 1 % de la masse salariale, afin de lancer la construction de logements sociaux.

Dans le même temps, un Comité d’action pour le logement et la lutte contre les taudis voit le jour et réfléchit à l’avenir des courées.

En 1971, la loi Vivien lance la procédure de résorption de l’habitat insalubre, et incite Roubaix et Tourcoing à entreprendre la démolition de ces logements collectifs. Une vraie saignée dans le paysage urbain des métropoles du Nord.

A Roubaix, « plus de 2000 maisons de courées sont rasées entre 1971 et 1982 », indique Caroline Lucats, directrice adjointe de la Maison de l’Habitat. La population réagit souvent mal à ces démolitions systématiques. « Plutôt que de détruire les courées, leurs habitants demandent qu’on les réhabilite », explique George Voix.

Réhabiliter et restructurer les courées (1980-…)

A partir des années 1980, la philosophie change. Conscient de l’intérêt historique de ces habitations, Tourcoing entreprend de les restaurer, avec le soutien de la Communauté urbaine de Lille. Des travaux d’assainissement et d’embellissement sont réalisés par la mairie.

A Roubaix aussi, on change de méthode. « D’une politique de résorption au bulldozer, la municipalité est passée à une politique de résorption à la brouette, au cas par cas », résume George Voix.

Les mairies de Roubaix et Tourcoing multiplient les acquisitions de courées pour lancer des travaux de réhabilitation.

Les négociations avec les propriétaires privés sont souvent longues et difficiles : la recherche des héritiers et la signature d’un accord à l’amiable prennent du temps. « En moyenne, 5 à 8 années de délai sont nécessaires, avant que la ville devienne propriétaire du foncier », indique George Voix.

Aujourd’hui, le processus arrive à son terme. A Roubaix, il reste encore une cinquantaine de courées à réhabiliter, sur les 192 recensées.

Et la politique de « maintien des courées » continue d’évoluer. « Depuis 1998, il ne s’agit plus seulement de réhabiliter à l’identique, souligne Caroline Lucats, mais de restructurer ». La restructuration, dernier « âge » des courées.

Ensoleillement, accès aux services… Les courées doivent offrir le maximum de « confort » à leurs occupants. Des courées de luxe, comparées à leurs ancêtres du XIXe siècle.

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