juin 2000

Ça ne coule pas de source

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* aquifère

réserve d'eau naturelle

Depuis 1992, les pêcheurs de Chungungo ont appris à attraper le brouillard dans leurs filets. Grâce à des tissus de polypropylène tendus le long de la crête d'El Tofo, à 780 mètres d'altitude, les quelques 330 habitants de ce village côtier d'une région aride du Nord du Chili sont abondamment abreuvés par l'eau des brumes montagneuses.

Une nouvelle vie pour Chungungo

Chungungo est l'un des endroits les plus secs du monde. Il y a huit ans, l'eau y était aussi rare que précieuse. Si rare qu'il fallait aller la chercher par camions citernes dans un puits situé à 40 kilomètres du village. Mais le transport coûte cher, et, à 7,25 dollars le mètre cube, l'approvisionnement en eau devenait un grave problème économique et sanitaire pour la municipalité. Dans les familles les plus pauvres, la consommation moyenne d'eau pouvait descendre jusqu'à 3 litres par jour et par personne. (Le ménage français moyen consomme environ 250 litres d'eau par jour et par personne.)

Figure 1 : collecteurs de brouillard sur la crête montagneuse d'El Tofo, au Chili. (crédit photo: CRDI)

Aujourd'hui, avec les 15 000 litres moyens récoltés quotidiennement sur le site d'El Tofo, chaque habitant peut disposer de 45 litres d'eau par jour. Mais, plus important, avec un prix légèrement supérieur au dollar, le mètre cube d'eau est devenu accessible à tous.

Là où poussent les forêts de nuages

Si la capture de l'eau du brouillard par des filets à nuages est une technologie récente, l'idée n'est pas nouvelle. Depuis longtemps, de nombreuses populations nomades d'Afrique, ainsi que des villageois andins, capturent l'eau en utilisant la végétation. La récolte de rosée ou de l'eau piégée par les forêts existait bien avant que les scientifiques ne se penchent sur la question.

Dans certains endroits, principalement en altitude, le captage des gouttes de brouillard par la végétation contribue même à alimenter les aquifères* souterrains, et ceci, en l'absence de précipitations. Dans les régions tropicales humides, on appelle ces zones "forêts de nuages", car le brouillard y est constitué de nuages qui se déplacent juste au-dessus du sol.

En l'absence de végétation, dans les régions désertiques, comme à Chungungo, les gouttelettes de ces brouillards persistants sont normalement emportées par le vent et ne font que passer au-dessus du paysage, sans jamais l'irriguer.

Des filets anti-sécheresse

A Chungungo, depuis 1992, les camanchacas, ces brumes typiques du Nord du Chili, ne sont plus aussi avares de leur eau précieuse. Avant de s'enfuir, elles se perdent un peu dans les mailles des filets de polypropylène construits par le Service des forêts du Chili (CONAF) avec le financement du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), basé au Canada. Chacun de ces filets s'élêve à 4 mètres de hauteur sur une longueur de 12 mètres. Aujourd'hui, les 100 collecteurs installés représentent 5000 m2 de mailles. Là, la brume se dépose en gouttelettes qui ruissellent dans des gouttières, s'écoulent dans des tuyauteries et pour finir sont recueillies dans une citerne du village.


    Figure 2 : les goutelettes du brouillard sont piégées dans les mailles du filet.

L'un des grands spécialistes de la technique des filets à nuages est le Canadien Robert Schemenauer d'Environnement Canada. Ce physicien des nuages plaide activement pour une méthode qu'il considère prometteuse dans de nombreux pays en voie de développement où la pénurie d'eau potable est de plus en plus préoccupante. "Il s'agit d'une source d'eau peu coûteuse, renouvelable et exigeant un faible niveau technologique." Avec Pilar Cereceda, de l'Institut de géographie de l'Université catholique du Chili, ils ont conseillé et dirigé l'installation de ces filets dans d'autres sites au Chili, au Pérou, en Equateur et jusque dans le désert d'Arabie.

Nicolas Kuhn


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