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Le joueur

Pour connaître les symptômes du joueur compulsif, nul besoin de compulser des livres de psychanalyse ! La lecture d’un roman suffit : «Le joueur». Dans ce classique de la littérature russe, Dostoïevski, joueur maladif à ses heures, met en scène un personnage qui va éprouver une passion pathologique pour le jeu de roulette.

Alexeï Ivanovitch n’est pas seulement obnubilé par l’appât du gain. Le jeu est une échappatoire à son angoisse existentielle. Il lui permet de remplir le vide de sa vie en jouant avec le hasard, mais aussi d’oublier la mort, le temps d’une partie.

 

Un prisonnier rebelle

Roulettenbourg, bourgade fictive où se déroule le roman, est une prison dangereusement raffinée.

Ambiance de Roulettenbourg , dans cette représentation de « la roulette » d’Edvard Munch. Musée Munch, Oslo.
 

Le jeu est d’abord attirant, puis bientôt impératif. «Il fallait que je me rende à la roulette», concède Alexeï Ivanovitch. Le personnage succombe rapidement au cancer du jeu, même si «au premier abord, tout [lui] parut sale, moralement sale et abject.» Un monde dont il voudrait partir sans jamais le pouvoir. Les gens le préviennent, pourtant, en criant après chaque gain, des «partez, partez !» Trop tard… il a intériorisé l’emprise de la roulette : «si ridicule que soit cet espoir que j’ai mis dans le roulette, je trouve plus ridicule encore l’opinion généralement admise qui estime absurde d’attendre quoi que ce soit du jeu.»

 

Le jeu, une révolution

Le joueur, un rebelle ? «Jouer au hasard, c’est un peu sortir des sentiers battus, défaire les enchaînements rationnels», souligne Jean-Pierre Martignoni-Hutin, sociologue au groupe de recherche sur la socialisation (GRS). Pour Alexeï Ivanovitch, c’est, en plus, un moyen de modifier sa raison sociale : «un zéro pour Rothschild, un million pour moi !» Le jeu de hasard devient un facteur de réussite au même titre que le travail acharné. Les joueurs, souvent ouvriers ou mineurs, cherchent à modifier un destin malheureux. Mais, le hasard est fondamentalement injuste. Par coups du sort, l’homme est souvent renvoyé à la fatalité de son existence…

 

Jouer, sans exister

«Finalement, les joueurs jouent pour gagner du temps», écrit Bernard Bougenaux, sociologue. Le temps, par exemple, qui sépare du tirage l’achat des billets de loto : le bénéfice obtenu est simplement le report d’un morceau de présent. Pour aimer le jeu avec passion, il faudrait être accablé d’ennui ! Palamède fut glorifié d’avoir «inventé» les jeux de dés pour distraire les troupes grecques pendant le siège de Troie, et ainsi atténuer leur sensation de faim. Quand il s’agit de se divertir avec le hasard, on ne pense plus à exister.

Vincent NOUYRIGAT

 

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