D'un engagement militant à un engagement distancié

La fin des militants?

 

Fin des militants, fin des engagements, les années 90 semblaient avoir abandonné toute forme d'action collective face à un individualisme général. Pourtant, régulièrement, fleurissent ici et là de nouvelles formes d'engagement. Dans son livre La fin des Militants?, Jacques Ion propose une analyse de l'évolution des formes de militantisme.

Géraldine Laura


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de Jacques Ion

Le nombre des militants traditionnels a certes diminué mais l'engagement n'a pas pour autant disparu, constate Jacques Ion, sociologue chercheur au CNRS. D'après lui, nous serions passés d'une forme d'engagement militant à un engagement distancié. L'engagement militant est le modèle proposé par l'auteur pour expliquer le monde associatif des années 60. Les groupes étaient alors organisés sur le modèle fédéral. Les personnes adhéraient à des organisations dont elles étaient déjà proches par le milieu social ou professionnel, ce que l'auteur appelle "appartenances et sociabilités primaires". Ce modèle était marqué par une forte délégation et la logique du nombre y apportait force et légitimité. A l'inverse, dans le modèle de l'engagement distancié, les individus sont plus indépendants de leur milieu d'origine. Ils s'impliquent au sein de leurs associations tout en gardant la maîtrise de leurs engagements. Dans leur action militante, ils valorisent davantage leurs ressources personnelles. Ce mouvement est marqué par une grande "individuation". Leurs objectifs sont limités pour une durée déterminée et ils privilégient dans leurs actions une efficacité immédiate.

Affaiblissement du modèle traditionnel

Pour sa démonstration, Jacques Ion s'appuie sur un état des lieux de l'engagement collectif aujourd'hui. Il constate que le modèle traditionnel du militant syndical est en voie de disparition. La participation aux élections autres que politiques (parents d'élèves, prud'hommes) est en baisse, comme le taux d'adhésion à une organisation. L'ancien tissu associatif organisé autour du puissant PCF est en crise.

Pour autant, le nombre d'associations n'a jamais été aussi florissant. L'auteur voit dans ce dynamisme l'éclosion de "petites associations autocentrées sur les loisirs de leurs membres ", comme les clubs de 3è âge ou les clubs sportifs . Parallèlement, souligne Jacques Ion, l'engagement public décline : les objectifs politiques au sens large du terme disparaissent, les liens idéologiques avec la fédération d'appartenance se distendent, les groupes militants se professionnalisent, le bénévolat se tarit.

Les organisations elles aussi évoluent. La tendance est aux structures locales qui fonctionnent de manière indépendante. Ce qui explique aussi la difficulté de renouvellement des instances nationales. Ce mouvement ne doit pas faire croire pour autant que les associations ne comptent que sur le niveau local. Au contraire, les nouvelles associations sont souvent expertes dans l'utilisation du niveau national où ils trouvent entre autres, les médias, élément essentiel de leur organisation.

L'état des lieux actuel, dressé par Jacques Ion, est le résultat d'une crise de représentation des anciennes formes associatives. On assiste en effet à un affaiblissement du "nous ", représentatif du groupe. Les militants interviennent de plus en plus en tant qu'individus au sein des organisations. Tout ce que Jacques Ion appelle " formalisme juridique ", cartes d'adhérents, cotisations, perd de son importance alors que dans les années 60, ces actes administratifs étaient un élément fédérateur de la vie des associations. Enfin, l'utilisation de la langue de bois est de plus en plus critiquée. A travers elle, les militants ont l'impression que l'appareil s'exprime à leur place.

Les mécanismes de délégation évoluent aussi. La négociation s'impose de plus en plus d'elle-même, alors qu'auparavant elle venait le plus souvent après une manifestation. Les objectifs des associations changent aussi. Les militants poursuivent des objectifs et une efficacité à court et moyen terme. Les modes d'engagement ont évolué, mais l'engagement perdure dans la société française.

La conclusion de Jacques Ion n'est pas négative et laisse la champ libre à d'autres investigations sociologiques. " Si la modernité se caractérise par l'affaiblissement des modes d'appartenance et la pluralité des univers d'expérience, l'ère des individus n'est pour autant pas nécessairement celle de la fin du politique ; au contraire, elle peut précisément susciter de nouvelles aspirations à définir le cadre commun du vivre ensemble. "

Géraldine Laura