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Douleur et indolence
La capitale bosnienne
tente de cacher
ses blessures et cherche un nouveau souffle,
six ans après la fin du siège.
Sur
le parvis de l'église, un couple s'embrasse au soleil. De la terrasse
bondée du café d'en face, un groupe de jeunes gens observe
l'interminable va-et-vient des promeneurs de la Ferhadija. Des adolescentes
en robe légère interrompent leur shopping pour se payer
une glace, tandis que les anciens bataillent autour d'un échiquier
géant dessiné à même le sol. Trois militaires
américains en uniforme se prennent en photo. Clichés-souvenirs
de Sarajevo, un samedi de printemps.
Dans le centre-ville,
il faut baisser les yeux pour apercevoir les cicatrices de la guerre.
Des éclaboussures de cire rouge à l'endroit où les
obus ont creusé le macadam. Six ans après la fin du siège,
personne n'y prête plus attention. Question d'habitude. Ce soir
au Bohemi, la jeunesse sarajévienne ira danser sur les rythmes
technos qui résonnent, aussi, au même instant, à Paris,
Londres, Rome ou Berlin. Bosniaques, Serbes, Croates... Tous ensemble
? La question passe ici, au mieux pour une absurdité, au pire pour
une véritable provocation. Comme si cela avait le moindre sens.
Un samedi
de printemps en 1993 aux pires heures du siège de Sarajevo. Lorsque
l'on mourait pour avoir traversé une rue au mauvais endroit, au
mauvais moment. Les uns couraient ventre à terre pour gagner le
trottoir d'en face. D'autres hésitaient : traverser maintenant
? Attendre encore quelques secondes ? Et il y avait ceux qui, fatalistes
ou résolus à défier l'ennemi, mettaient un point
d'orgue à ne pas presser le pas.
Que reste-t-il
de ces trois années quand vivre consistait à éviter
la mort? En apparence plus rien. A Sarajevo, on ne parle pas de la guerre.
Ou alors comme d'un événement survenu dans un autre pays,
à une autre époque, vécu par d'autres gens. Les cimetières
qui drapent de deuil la ville étaient déjà là
avant, et avec un peu de patience, le temps finira bien par ternir les
tombes encore un peu trop blanches. Les bâtiments éventrés
de Sniper Alley seront bientôt abattus ou reconstruits.
Quant aux
immeubles criblés d'impacts de balle, ils s'offrent déjà
de nouvelles façades. Le long de la rivière Miljacka, les
tramways roulent aux couleurs des grandes marques occidentales. Devant
Tito Barracks, immense caserne abritant les forces armées de l'Otan,
la statue de Tito est toujours fleurie et la flamme du souvenir
en hommage aux partisans yougoslaves de 1945 brûle nuit et jour
à l'entrée du centre ville.
Et pourtant,
comment ne pas voir que tout a changé ? Dans le quartier musulman,
les mosquées sont trop neuves et les échoppes trop clinquantes
pour que l'on sente battre le coeur d'une cité vieille de cinq
siècles. Dans les faubourgs, les rues sont étonnamment calmes.
Une indolence
toute yougoslave semble s'être emparée de ce
grand village de 400 000 habitants. On rénove sa maison, on bêche
son jardin, on lave sa voiture, on fait son marché
mais on
ne connaît plus ses voisins. Aux tables des cafés branchés,
les jeunes rêvent d'ailleurs. Sur place, les meilleures perspectives
de travail restent les jobs offerts par la communauté
internationale : secrétaire, traducteurs, chauffeurs... L'avenir
est à l'ouest. Les plus âgés voient avec regret leurs
enfants partir. En reconnaissant à demi-mot qu'avec 20 ans de moins,
ils auraient certainement suivi.
Depuis que
le feu a cessé en 1995, 100 000 Sarajéviens ont fui la ville
meurtrie. D'autres, aussi nombreux, sont venus les remplacer. Les réfugiés
bosniaques se bâtissent des maisons en dur sur le flanc des collines
qui entourent la ville. Dans le centre, ils occupent des immeubles délaissés
par leurs habitants pendant le siège. Désormais plus de
90 % des Sarajéviens sont bosniaques contre 50 % avant-guerre.
Il aura fallu le conflit pour que Sarajevo découvre le peuple des
campagnes environnantes. Une population qui cherche refuge autant dans
la ville que dans des positions politiques et religieuses moins tolérantes.
Un choc des
cultures difficile à encaisser pour une cité habituée
à son image mythique de capitale intellectuelle de la Yougoslavie.
Et si aujourd'hui encore, on peut être fier d'être de
Sarajevo, c'est pour être resté. A l'époque
glorieuse où le monde entier avait les yeux braqués sur
une ville devenue le symbole de la civilisation résistant à
l'invasion barbare. Avec
la paix, Sarajevo n'est plus que la capitale d'un Etat qui n'existe pas.
Qui n'existe pas encore... ajouteront les Sarajéviens les plus
optimistes.
Ceux-là
même ayant compris que l'avenir de leur ville passe par la Bosnie-Herzégovine,
par la construction d'un pays multiethnique et indépendant. Un
pays où le désir d'oublier aura laissé place à
la volonté de vivre ensemble.
Alexandre
Lenoir
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