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Herzégovine,
terre de sécession
Abandonnés
par le grand frère croate, les nationalistes de Mostar rêvent
d'un Etat parallèle. Et défient la communauté internationale.
Et
pourtant, la Neretva coule toujours. Cette petite rivière, qui
serpente dans les gorges de Mostar, a fait la renommée de la ville.
Il y a huit ans, la destruction du Stari Most, ce vieux pont qui l'enjambait
depuis plusieurs siècles, fut un symbole de la guerre entre Bosno-croates
et Bosniaques. Diffusées par toutes les télévisions
du monde, les images n'ont pas vieilli. Le vert de la rivière,
couleur des Bosniaques, est toujours une insulte lancée aux nationalistes
bosno-croates. Mostar est aujourd'hui une ville divisée, où
ceux qui vivent à l'Est (Bosniaques) ne s'aventurent pas à
l'Ouest, territoire des croates, et inversement. Elle est
la cité emblématique du nationalisme bosno-croate, le fief
de son parti, le HDZ (communauté démocratique croate).
Sourire en
coin et regard d'acier, Mijo Brajkovic a l'habitude de manier les mots
avec attention. Le patron d'Aluminij Kombinat, la plus grosse entreprise
de Bosnie-Herzégovine, ancrée à Mostar, est un des
leaders de la ligne dure du HDZ. Son crédo : «on peut tous
vivre ensemble, mais pas au même endroit.» Avant le conflit,
800 000 Bosno-croates habitaient en Bosnie-Herzégovine. Ils sont
aujourd'hui 350 000, constituant une minorité sur-représentée
dans les instances du pays. Mais ce pouvoir ne suffit pas aux nationalistes.
Lors des
élections de novembre 2000, les résultats d'un référendum
interdit par la Communauté internationale leurs donnent une indication
: 80% des Croates de Bosnie-Herzégovine sont favorables à
la constitution d'une nouvelle entité au sein du pays. Il ne leur
reste plus qu'à franchir le pas : le 17 mars 2001, le HDZ et les
nationalistes croates adoptent une stratégie beaucoup plus radicale
et font ouvertement sécession.
Financement occulte
Cette menace
envers les accords de Dayton, la plus grave depuis six ans, n'intervient
pas par hasard. En Croatie, la mère patrie, leurs frères
ont choisi depuis peu des modérés à leur tête.
Stipe Mesic, président de la Croatie, répète à
l'envie que désormais, «les Croates de Bosnie doivent régler
leurs problèmes à Sarajevo et non à Zagreb.»
Pour le HDZ de Bosnie-Herzégovine, cette nouvelle ligne de conduite
est une catastrophe. Car ce parti a aussi perdu le pouvoir en Bosnie-Herzégovine,
au profit d'une alliance démocratique. Obstacle déclaré
à l'établissement d'une paix durable, les nationalistes
bosno-croates comprennent alors que les foudres de la communauté
internationale vont s'abattre sur eux. Nombreux sont les membres du HDZ
à avoir profité de la guerre pour s'enrichir illégalement
: l'Herzégovine, pauvre sous Tito, est aujourd'hui prospère.
Plus que la défense des intérêts des Croates de Bosnie-Herzégovine,
les membres du HDZ ont désormais peur de perdre leurs richesses
financières.
«Les
nationalistes bosno-croates essaient en fait de réactiver l'Herzeg-Bosna,
sorte d'entité créée durant la guerre et dissoute
en 1994 par les accords de Washington», explique Olivier Fontan,
conseiller politique à l'ambassade de France en Bosnie-Herzégovine.
«Or, malgré l'interdit, les réseaux financiers ont
toujours subsisté. Les banques et la Poste sont entre leurs mains.»
Le HDZ contrôle
également l'électricité, le pétrole et les
grandes entreprises forestières. Dans un rapport d'avril 2000,
l'International Crisis Group (ICG, association non-gouvernemantale basée
à Bruxelles) préconisait déjà un renforcement
de la lutte anti-corruption en Herzégovine, en vue d'identifier
«les personnes et les compagnies susceptible d'être liées
au crime organisé». L'ICG recommandait en même temps
l'audit de 16 entreprises, parmi lesquelles figuraient la banque Hercegovacka
Banka de Mostar, soupçonnée de financer les nationalistes,
et Aluminij Kombinat. Mijo Brajkovic, concerné en premier lieu,
préfère décrire la situation d'une façon différente
: «En 6 ans, la communauté internationale a investi 5 milliards
de dollars dans notre pays. Je ne sais pas où cet argent a pu passer.
Aluminij en a reçu très peu, alors autant s'occuper de ces
choses entre-nous.»
Opération
de la Sfor
Ce n'est
pas l'avis de la communauté internationale. Le 6 avril dernier,
encouragées par les changements politiques, les troupes de la Sfor
(Force de stabilisation) investissent les locaux de l'Hercegovacka Banka.
Cette opération, attendue depuis longtemps, est l'occasion pour
les nationalistes bosno-croates de faire parler d'eux. Parfaitement renseignés,
ils affinent leur stratégie et organisent des émeutes :
ils ont désormais accolé une légitimité populaire
visible à leur action. «En France, comment appelez-vous le
fait d'entrer dans une banque avec des armes ? », demande Mijo Brajkovic,
un brin agressif. «Dans certains cas, la communauté internationale
outrepasse ses droits. La situation dans laquelle se trouve la Bosnie-Herzégovine
nécessite de se comporter plus démocratiquement. Il faut
respecter les uns et les autres.» Les Bosno-croates enfreignent
pourtant cette règle en faisant sécession.
Dernier maillon
de leur stratégie, l'appel à la désertion de l'armée
de la Fédération de Bosnie-Herzégovine (voir encadré
ci-dessous). Si les effectifs du HVO (milice bosno-croate) augmentent
suffisamment, ce qui semble pour l'instant être le cas, les militaires
bosno-croates offriraient aux nationalistes le chaînon manquant
encore à leur entité. Pouvoirs politique, économique
et militaire seraient alors réunis de fait en Herzégovine,
vidant de leurs sens les institutions bosniennes.
Ralph Johnson,
le n°2 de l'OHR (Bureau du Haut-représentant), ne compte déjà
plus les cas de «chantages exercés sur les familles restées
à Mostar pour obliger les fonctionnaires croates de l'Etat de Bosnie-Herzégovine
à quitter l'administration». En Herzégovine, impossible
de s'appuyer sur des partis démocratiques pour changer les mentalités
: la seule "opposition" tolérée par le HDZ est
une organisation néo-nazie, le Parti croate du droit (HSP), qui
sert en sous-main de bras armé aux nationalistes. Dans ces conditions,
le HDZ apparaît encore modéré aux yeux des Bosno-croates.
En Herzégovine, en plus de la lutte contre les nationalistes, c'est
donc à la construction d'une véritable culture démocratique
que la communauté internationale doit désormais s'atteler.
Frédéric
Bourigault
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