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Aluminij,
les Croates d'abord

Le patron de la plus grosse entreprise du pays exclut les autres nationalités de ses effectifs. Et la privatisation devient une affaire politique.

On lui reproche les pires crimes, il impose ses réussites. Suspecté d'esclavagisme, accusé de discrimination ethnique, Mijo Brajkovic est un chef d'entreprise avisé. Leader nationaliste influent, il n'agit plus que dans l'ombre.

Son entreprise de raffinage d'aluminium, Aluminij Kombinat, prospère au coeur du Mostar bosno-croate. Les grilles de l'usine franchies, les drapeaux croates à damier rouge et blanc donnent le ton.

C'est Franjo Tudjman, alors président nationaliste de la Croatie voisine, qui inaugure l'entreprise enfin reconstruite le 15 mars 1997. Au micro, Mijo Brajkovic, s'exclame alors: « Désormais, seule l'herbe entourant l'usine sera verte », faisant allusion à la couleur de l'Islam. À Mostar, on ne dissocie pas économie et politique.

Une usine presque ethniquement pure

Avant la guerre, la population ouvrière d'Aluminij reflétait la composition éthnique de la Bosnie-Herzégovine : 37% de Bosniaques, 34% de Croates et 27% de Serbes. Mais, les accords de paix signés, le monde économique devient le nouveau champ de bataille des combattants. Mijo Brajkovic, alors maire nationaliste croate (HDZ) de Mostar-Ouest, refuse lz retoue de ses anciens employés serbes ou bosniaques.

A la clé, une usine éthniquement pure ou presque : l'immense majorité des 1000 employés d'Aluminij est croate. Lorsqu'on s'en étonne, le chef d'entreprise cède la parole à l'homme politique : « Vous savez, nous sommes dans une municipalité croate, ici. C'est difficile d'embaucher des employés d'une autre éthnie. Mais, bien entendu, ça ne nous intéresse pas de savoir qui est qui. »

Cela intéresse d'autant moins le patron nationaliste qu'il ne se souvient même plus de ses anciens employés bosno-serbes et bosniaques. Ils sont tout simplement ignorés. "Nous n'avons rien reçu. Même pas de lettre de licenciement. Encore moins d'indemnités ! ", gronde Mujo Hodzic, le chef de file bosniaque du syndicat des métallurgistes, à Mostar.

Privatisation contestée

La guerre à peine terminée, Mijo Brajkovic a commencé à privatiser Aluminij, profitant d'un cadre juridique encore flou. En compensation des mois de travail impayés pendant la guerre, les ouvriers reçoivent des parts de l'entreprise. Ils en détiennent aujourd'hui plus de 60 %. Les Bosno-serbes n'ont rien reçu. Les Bosniaques très peu. Les Bosno-croates beaucoup. Il est vrai que pendant le conflit, les Serbes et les Bosniaques n'ont pas travaillé très longtemps à Aluminij. Et que l'usine était dirigée par l'un des leaders du HDZ, dans une zone contrôlée par les Croates.

Mais si privatisation il y a, les Bosniaques et les Bosno-serbes veulent en être. Mujo Hodzic en tête, les anciens employés fondent un syndicat pour se battre contre la discrimination dont ils sont victimes. En 1999, une plainte est déposée à l'Organisation internationale du Travail, à Genève. Le gouvernement de Bosnie-Herzégovine est alerté par l'organisation.

Rien ne se passe. Mais le Bureau du Haut Représentant tend l'oreille. Devant les doutes sur la propriété de l'entreprise, l'Agence pour la privatisation recule et refuse de mettre l'entreprise sur le marché. L'OHR lance alors un audit pour éclaircir les conditions dans lesquelles les ouvriers ont reçu des actions d'Aluminij. Pendant deux ans, la privatisation est bloquée. La plus grande entreprise du pays, qui s'est relevée seule, sans aide internationale, ne peut pas ouvrir son capital.

L'audit terminé, l'heure est à l'apaisement

Mijo Brajkovic désespère : «Nous avons trouvé un partenaire stratégique. Mais l'OHR n'en finit pas de faire cet audit. Il y a trop de politique là-dedans ! ». Selon un document interne, cet audit est maintenant terminé. Dans les prochaines semaines, Aluminij devra rétablir un équilibre, quel qu'il soit, entre Bosno-croates, Bosno-serbes et Bosniaques. En revanche, l'entreprise obtiendra, enfin, l'autorisation de privatiser les 24% qui appartiennent encore à l'Etat.

L'heure est à l'apaisement, d'un côté comme de l'autre. Aluminij génère de l'emploi, jouit de la confiance de multinationales, fait du profit. Reconstruit, en un mot. Depuis que les nationalistes croates de Mostar ont fait sécession, Mijo Brajkovic se fait beaucoup plus discret. Un État-paria, dont les frontières seraient hermétiques, nuirait à Aluminij, qui exporte toute sa production.

Du coup, c'est le chef d'entreprise qui parle : « Si l'on veut travailler, il faut de la paix. Du calme.» Mijo Brajkovic sourit. Sous ses sourcils en accent circonflexe, ses yeux se mettent à briller. « Je ne fais pas de politique », lâche-t-il. Cette fois, on ne saura pas qui, du chef d'entreprise ou de l'homme politique, a prononcé ces mots.

Anna Rousseau

L'usine en chiffres

Effectifs. 1 000 ouvriers.
Production journalière. 700 t d'aluminium, 260 t d'aluminium liquide, transfrmé en suite en billettes, lingots, fils.
Principaux partenaires commerciaux. Daimler-Benz (Allemagne), Conocko Venko (Houston, Etats-Unis), Glencore (Suisse).
Production annuelle. 94 000 t d'aluminium et 190 000 t d'anodes (en cuivre ou non).
Bénéfices net 2000. 500 millions de marks (250 millions d'euros).

 

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