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Les franciscains
font église à part

Medjugorje est érigé en lieu de culte à la Vierge
par des moines fanatiques. Histoire de foi,
mais surtout de fric.

Le 24 juin prochain, les enfants de la Gospa, appellation locale de la Vierge, seront nombreux à se presser à Medjugorje. Ce petit village d'Herzégovine, dont le nom signifie « entre les montagnes », sera le point de convergence de milliers de curieux ou d'adorateurs.

Car ce sanctuaire franciscain célébrera les 20 ans des premières apparitions de la “Reine de la paix” à six adolescents du village, en 1981. Les messages “de paix et d'amour” de la Vierge, transmis encore aujourd'hui quotidiennement aux “voyants” sont à l'origine de ce phénomène religieux hors normes.

Le pélerin suit à Medjugorje un parcours initiatique et émotionnel destiné à le persuader de la présence de la Gospa. Les prières et confessions collectives durent cinq heures chaque jour. Les veillées nocturnes, la douloureuse montée à la croix, à genoux sur des cailloux aiguisés, le jeûne au pain et à l'eau conditionnent les fidèles. Des rencontres ont lieu avec d'ex-toxicomanes, sevrés par la grâce de la Gospa.

La présence historique des franciscains dans la région d'Herzégovine et la latitude qui leur a été octroyée expliquent en partie le développement du phénomène Medjugorje. L'ordre évangélisateur franciscain fut envoyé au XIIIe siècle par le Pape pour lutter contre des hérétiques. Défenseurs de la foi, protecteurs de la nation croate, les franciscains ont gagné le droit de représenter seuls la chrétienté sur une terre musulmane. D'où la confusion entre la nation croate et ses anges-gardiens, aujourd'hui entretenue par les partis nationalistes. Mais quand l'Église séculière de Rome tente de reprendre pied en Herzégovine à la fin du XIXe siècle, une part minoritaire des franciscains, un noyau dur de fanatiques, s'insurge et évoque un droit acquis. Cela se traduit aujourd'hui par l'occupation par des prêtres excommuniés d'une dizaine de paroisses. A Caplinja ou ailleurs, des moines se retranchent dans leur paroisse et occupent, les armes à la main, les églises qui leur ont été officiellement retirées.

Un problème de discipline au sein de l'Eglise

« C'est un problème de discipline. Les tensions durent car ils refusent d'obéir » martèle Don Luka Pavlovic, vicaire général de l'évêque de Mostar. Plusieurs franciscains ont été déposés (parmi lesquels le père Barbaric), ou excommuniés. L'un d'eux a même endossé un jour l'habit épiscopal. A Medjugorje, le drapeau du Vatican flotte illégalement, à côté de l'étendard croate. Quant à la gigantesque cathédrale franciscaine actuellement en construction à Mostar, elle viendra concurrencer celle de l'Église séculière dirigée par Mgr Ratko Peric. Les principes immuables d'unité et d'indivisibilité sont battus en brêche.

Ce pèlerinage est devenu l'instrument de revendications autonomistes, sous l'influence, entre autres, du père Slavko Barbaric, mort en novembre 2000. Vecteur du nationalisme d'Herzégovine, comme aux heures les plus sombres de la Croatie oustachie, l'ordre franciscain se livre à une surenchère avec l'Église séculière. Les prêches nationalistes de Mgr Peric n'ont rien à envier aux messages à caractère politique délivrés par les voyants de Medjugorje.

Medjugorje a tissé des liens étroits avec la mafia locale. Durant la dernière guerre, le sanctuaire d'entre les montagnes était la base arrière des milices croates et le coeur d'un trafic de médicaments. Disposant de 18 000 lits, les moines de Medjugorje ont gardé portes closes devant l'afflux de 12 000 réfugiés musulmans précipités sur les routes, « pour ne pas faire entrer la guerre dans ce lieu de paix ». Le camp d'internement de Grude se trouvait à quelques kilomètres de là.

Pélerinage dans des conditions spartiates

Méconnu à l'étranger hors des milieux catholiques, Medjugorje est devenu une entreprise florissante. Aujourd'hui, cette paroisse tire sa puissance des revenus que lui confèrent les marchands du temple ". Le voeu de pauvreté franciscain est un voeu pieu à Medjugorje. Selon les villageois, les licences pour les commerces ne seraient concédées par les religieux qu'en échange de 30% des bénéfices. « La manne financière que procure Medjugorje se chiffre en millions de KM, il n'y a pas plus riches que ces gens-là », s'élève un dignitaire du Vatican.

A 4 000 francs (610 euros) la semaine de pélerinage dans des conditions spartiates, les bénéfices sont énormes. Les franciscains d'Herzégovine figurent parmi les fondateurs de l' Hercegovska Banka (banque d'Herzégovine qui abrite les comptes du HDZ, Communauté démocratique croate, nationaliste) et en détiennent toujours 40 %. Une banque que la Sfor a tenté de démanteler en prenant d'assaut en avril les succursales de la compagnie, dont celle de Medjugorje. Le patrimoine franciscain, riche en biens immobiliers, comprend aussi des îles dans l'Adriatique.

Confrontée à ces déviances caractérisées, l'Église de Rome adopte une attitude paradoxale. Son intérêt est d'abord de masquer ses divisions et d'affirmer son retour dans les Balkans, quels qu'en soient les moyens. En 1991, la conférence épiscopale des évêques de Yougoslavie conclut à l'absence de phénomène surnaturel, mais n'interdit pas aux fidèles de se rendre sur les lieux.

« Quel exemple de foi et de prière»

Le discours officiel se noie dans la densité des foules. Malgré les condamnations répétées de l'évêque de Mostar, le succès ne se dément toujours pas. Car les prises de position privées des membres du clergé sont bien plus tolérantes. Luka Pavlovic, qui représente l'Église séculière avoue lui-même s'y être rendu « deux ou trois fois ». Les prêtres, évêques et religieux du monde entier sont nombreux à s'être aventurés à Medjugorje.

Le curé d'une paroisse de la Somme, parti avec un groupe de quarante pélerins témoigne : « Quel exemple de foi et de prière de la part du peuple croate. Quand on revient de Medjugorje, je pense qu'on a qu'un désir, celui de répondre à la demande de Marie de devenir ses apôtres. » Cette distinction ambigüe entre la position officielle et des avis personnels crée le malaise. Dans l'impossibilité de nier l'existence des millions de fidèles, l'Église cautionne implicitement cette nébuleuse. Elle ne peut à la fois être juge et partie.

La présence sur place d'autres communautés religieuses- telles que la Communauté française des Béatitudes ou l'Ordre de Malte- renforce la cause franciscaine. L'abbé Laurentin, français proche de tous ces phénomènes d'apparition de la Vierge, a apporté son vernis justificateur.

Mais la principale légitimation est apportée par le flux incessant de pélerins, animés par une foi incontestable. Présents aux Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) de Rome en 2000, membres non officiels mais omniprésents de la communauté catholique, les enfants de Medjugorje diffusent leur message par l'intermédiaire de l'influente diaspora croate. Internet recèle des centaines de sites pro-Medjugorje. Depuis les États-Unis, l'Allemagne ou la France, la désinformation s'organise.

Elina Fièvre et Céline Dumas

 

Les étranges oracles de la Vierge de Medjugorje.


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