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Ce vide en Vahid
Pendant la guerre,
Vahid Halilhodzic,
l'entraîneur du club de football de Lille,
était la cible des extrémistes bosno-croates
de Mostar. Il a survécu, mais a perdu
tout ce qui le rattachait à son pays.
« C'était
en 1993, le club de Beauvais m'embauchait comme entraîneur. Je suis
parti pour Paris le jeudi après-midi. Le samedi, à six heures
du matin, les fascistes venaient me chercher pour me tuer. Ils ont tout
détruit : ma maison, mes souvenirs, mes photos. Ils ont essayé
d'immoler par le feu mes beaux-parents, heureusement que des voisins sont
venus les libérer. Ils ont abattu le palmier, arraché mes
rosiers. Ils ont tué Astor, mon chien, mes enfants y étaient
très attachés. » Vahid Halilhodzic prend son
regard le plus sombre. L'entraîneur bosniaque du Losc, le club de
football de Lille, si sûr de lui lorsqu'il se trouve au bord d'un
terrain, devient mal à l'aise dès qu'il évoque ses
souvenirs de guerre à Mostar.
« Les
fascistes m'ont tout pris »
Aujourd'hui,
de ce qui était l'une des plus belles maisons de la ville, en plein
quartier résidentiel, il ne reste que des murs calcinés couverts
de graffitis au milieu des herbes folles. Un drapeau croate est étendu
sur un fil entre les platanes devant la maison. Originaire de Jablanica,
en Herzégovine, Halilhodzic était revenu à Mostar en
1987, après une brillante carrière d'attaquant, au Velez Mostar
d'abord, l'un des clubs phares du football de l'ex-Yougoslavie (deux fois
vainqueur de la Coupe), puis en France, à Nantes et au PSG, où
il a fini deux fois meilleur buteur du championnat.
Bosniaque
marié à une bosno-croate vivant dans le quartier croate,
ancien footballeur riche et célèbre, Halilhodzic était
un symbole à abattre pour les extrémistes bosno-croates.
S'il leur a échappé, c'est à la chance qu'il le doit.
Mais toute sa vie d'avant, tous ses souvenirs ont été détruits.
« Imaginez, c'était une ancienne maison, j'avais passé
douze ans à la rénover. Chaque jour, j'étais là
avec les ouvriers, j'en connaissais chaque pierre. Aujourd'hui, je ne
peux même pas la reconstruire. Les fascistes ne le permettent pas,
ils ne veulent pas voir Vahid. Ils m'ont tout pris, et je ne peux rien
faire. »
Sur l'avenue
voisine, le café-bar que possédait Vahid a été
occupé par un habitant du quartier. Le stade du Velez, où
Halilhodzic a joué entre 1971 et 1981, est devenu le Vel'd'hiv
de Mostar. Au début de la guerre, c'est là que les « fascistes »
ont rassemblé des milliers de Musulmans avant de les envoyer en
camps de concentration. Aujourd'hui, c'est le HSK (« Football
club croate ») Zrijnski, l'autre club de la ville, ennemi juré
du Velez, qui s'en est emparé, et qui y a hissé la bannière
frappée du blason croate. L'ancien club d'Halilhodzic évolue
sur un terrain de campagne dans la partie orientale de la ville.
A Mostar,
quand vous dites : « Lille », on vous répond
« Vahid ». « Ici, tout le monde l'aime,
explique Alija Lizde, journaliste sportif à Mostar et ami de Halilhodzic.
C'est une idole depuis1981, quand il a remporté la coupe de Yougoslavie
avec le Velez. » Halilhodzic aussi aimait sa ville. « Mostar,
c'était une ville spéciale, très belle et tellement
mélangée. Les gens vivaient ensemble, sans tensions, catholiques,
musulmans, orthodoxes... »
« Je ne
méritais pas ça »
Il y retourne
encore tous les ans pour voir sa famille et celle de sa femme, qui vit
toujours dans la partie croate de la ville. Mais il ne se sent plus chez
lui. « Je n'aime pas retourner là-bas. Chaque fois,
j'en suis malade. » Difficile d'envisager la réconciliation
quand on entend Halilhodzic. « Je n'oublierai jamais ce qu'ils
ont fait. Je suis quelqu'un de généreux, je ne méritais
pas ça. Ce n'est pas possible de regarder avec indifférence
des gens qui m'ont fait tout ça. Je ne veux pas me venger, je préfère
rester au loin. » Alors, Vahid fait ce qu'il peut pour Mostar,
de loin. Le Losc soutient les équipes de jeunes du Velez, en leur
fournissant des maillots et des ballons.
Mais pas question
de revenir dans le foot bosnien. « On m'a proposé d'être
l'entraîneur de l'équipe de Bosnie-Herzégovine, j'ai
refusé. Je ne veux pas retourner vivre là-bas. Il n'y a plus
de loi, plus de pays. Les fascistes ont gagné la guerre. Ils ont
obtenu ce qu'ils voulaient, tout le monde est séparé. »
Yann
Hildwein
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