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La grande débrouille

Travail au noir, argent de la diaspora,
dans le système D de la reconstruction,
certains s'en sortent mieux que d'autres.

Des jeunes gens vêtus à l'occidentale, des boutiques Benetton et Versace, des artères commerciales qui ne désemplissent pas… Avec un salaire moyen de 450 KM (230 euros) et un an après que le pays a frôlé la banqueroute, Sarajevo semble vivre au dessus de ses moyens.

Pourtant, en se baladant dans les rues ou en traînant sur les marchés, il n'est pas rare de voir de vieilles femmes vendre des journaux dans de petits kiosques. Ou de longer des stands de fortune dans lesquels des hommes en blouson de cuir vous vendent des cigarettes de contrebande pour assurer leur subsistance. Après plus de quarante ans d'économie dirigée, trois ans et demi de conflit et alors que la transition libérale piétine, Sarajevo jongle avec les paradoxes.

« Pendant la guerre c'était mieux, avec l'aide humanitaire, on pouvait vivre. Aujourd'hui, si tu ne travailles pas, tu n'as rien. » Devant son étal situé en plein cœur du bazar couvert qui jouxte le marché de Markale, Raza Hrkovic laisse éclater sa colère.

Contre l'Etat, incapable de sortir une grande partie de sa population de la misère, contre les politiciens - « tous des voleurs » -, contre les bâtisseurs d'églises et de mosquées, contre cette situation héritée de la guerre qu'elle comprend mais qui la désespère.

Sur son présentoir, les quelques couverts en argent et bibelots qui s'étalent sont sa seule source de revenus. Avec un mari au chômage et quatre enfants à nourrir, les fins de semaine sont souvent difficiles.

Pour Raza, comme pour beaucoup d'autres citadins, la guerre a tout changé. Autrefois les grandes firmes d'Etat employaient les ouvriers par milliers. Du jour au lendemain, ceux-ci se sont retrouvés contraints d'aller chercher ailleurs de quoi gagner leur vie.

Ils ont rejoint les rangs des dizaines de milliers de chômeurs que compte la capitale. « l'Etat n'a pas assez d'argent pour subventionner les chômeurs. Ils sont laissés de côté », déplore Miralem Saric, directeur adjoint du bureau pour l'emploi de Sarajevo.

Une entraide familiale

Pour les retraités et les invalides, la situation est tout aussi dure. Le système des paiements a été réformé durant l'année 2000 par le bureau du Haut représentant (OHR). Beaucoup d'entreprises ont pris du retard sur le versement des cotisations. Les pensions de retraite qui connaissaient déjà des arriérés de paiement ont pris plus de cinq mois de retard.

La Banque Mondiale a donc élaboré une réforme appliquée en novembre 2000. Aujourd'hui, les pensions arrivent à temps, même si les montants ont considérablement fondus. Or, pour beaucoup de ménages, elles restent la première source de revenu.

Dans ces conditions, comment survivre avec les maigres revenus que verse un Etat dépassé par le nombre croissant d'allocataires? Dans un rapport publié en avril 1999, la Banque Mondiale esquisse une réponse : « Dans de nombreux cas, des familles ont mis en commun leurs rares ressources, réunissant ainsi des ménages qui n'auraient jamais vécu ensemble dans d'autres circonstances. »

Pour les anciens, travailler au delà de la limite d'âge, reste aussi une solution. Zlatko a 72 ans. Tous les jours de la semaine il travaille au marché de Markale afin de compléter le revenu de sa retraite (250 KM en moyenne après 42 ans de travail, soit 125 euros). « Aujourd'hui la situation des retraités est très difficile, on vit au jour le jour, avoue-t-il. C'est très dur de travailler ici, je tombe souvent malade. »

La formule d'un double emploi est très fréquente à Sarajevo. Et l'omniprésence de la communauté internationale dans la ville entretient le phénomène. Une bonne maîtrise de l'anglais ou du français permet d'arrondir ses fins de mois en travaillant comme interprète. Avec un bon piston, un médecin ou un ingénieur peut devenir chauffeur à mi-temps.

Une aubaine pour plus d'un millier de privilégiés qui touchent près du double d'un salaire normal. De plus, à l'exception des ambassades, ces salaires ne sont pas déclarés par la communauté internationale et échappent donc à l'impôt. « Situation anormale concède Daniel Besson, le haut représentant adjoint chargé de l'économie, mais les organisations internationales disposent d'un budget donné. Si les employés sont plus chers, on en emploiera moins. »

Les campagnes en autarcie

Pour les autres, reste la débrouille. l'ouvrier tient un garage après la fermeture de l'usine, le journaliste s'organise guide. Officiellement, le produit intérieur brut par habitant en Bosnie-Herzégovine est de 1200 $ (1150 euros). Or remarque Daniel Besson, « quand on voit les gens dans la rue, les voitures qui circulent et les comportements de consommation, on peut estimer que le PIB est double. »

L'existence d'un marché parallèle de l'emploi, reconnue par tous, reste toutefois très difficile à quantifier. Si Miralem Saric, de l'agence pour l'emploi, avance le chiffre de 100 000 personnes qui travailleraient au noir sur la canton de Sarajevo, l'économiste de l'OHR, lui, reste plus prudent. « Par définition, on ne peut pas vraiment savoir, explique-t-il, d'autant que les statistiques officielles sur l'économie sont fumeuses. En revanche, les salaires déclarés recouvrent à peine la moitié du revenu réel car les gens veulent éviter de payer des taxes. »

Et puis il y a l'argent de la diaspora. La Bosnie-Herzégovine est un pays d'émigration. Les exilés entretiennent des liens étroits avec leurs familles. Ce sont des centaines de millions de marks qui transiteraient par ce biais chaque année. Pendant qu'à la ville règne le système D, on apprend dans les campagnes à se passer d'argent. Le potager et le poulailler commencent à remplacer les comptes bancaires. Les paysans retournent à l'autarcie. Réduction du personnel militaire et faillites prévisibles assombrissent l'horizon. Le cercle vicieux a de l'avenir.

David Marquié

Le panier de la ménagère (tableau)

 

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