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La passoire des peuples

Sarajevo-Bihac. 350 km jusqu'à la frontière
avec la Croatie, le long desquels
policiers,
passeurs et clandestins jouent au chat
et à la souris. Cinq étapes sur cette route
de l'exil.

Aéroport de Sarajevo, un mercredi d'avril à 14 heures, vol Turkish Airlines en provenance d'Istanbul. L'un après l'autre, les passagers franchissent la douane. Et les gendarmes français chargés d'encadrer le State border service (SBS), la police bosnienne des frontières, trépignent. Ils savent qu'une nouvelle fois, dans le lot, se faufileront des migrants clandestins. Des Kurdes de Turquie, la plupart sans bagages. En poche, un billet aller-retour leur tient lieu d'alibi touristique. Mais les portes coulissantes franchies, les faux estivants s'engouffrent dans des taxis. Destination : des maisons de Sarajevo, toujours les mêmes. Là, les attendent les passeurs qui les prendront en charge pour leur transit à travers la Bosnie-Herzégovine.

Autres « clandés » familiers du terminal, les Tunisiens. Via les lignes d'Austrian Airlines, en transit depuis Vienne. Francs français en poche, ils ne font pas grand mystère de leur destination finale, la patrie de Marianne. Les charters, pleins à l'arrivée repartent à vide. Les chiffres du SBS le confirment, chaque année, les clandestins s'évaporent par milliers dans la nature. En 2000, pour 31 000 passagers venus des «pays à risque», seuls 6 500 ont utilisé leur billet retour. Et pour les trois premiers mois de l'année, 3 800 «touristes» manquent déjà à l'appel.

Certains, trahis par leurs faux papiers, seront refoulés. « Ils se débrouillent pour revenir, munis d'une lettre d'invitation signée d'un résident bosnien, commente un gendarme de la Force de police internationale (IPTF). Là, on ne peut plus rien faire ». Seul progrès depuis le début de l'année : l'établissement d'un régime de visa a réduit les flux en provenance de l'Iran.

Camp de réfugiés de Bosanski Petrovac. Linge qui sèche, antennes paraboliques, voitures rafistolées à l'entrée : le camp géré par le ministère des Droits de l'homme de Bosnie-Herzégovine affiche les signes du provisoire qui dure. Là, à quatre heures de route au nord-ouest de Sarajevo, sur ce bout de plateau où la Bosnie-Herzégovine se fait moins montagneuse, vivent près de 600 Roms en provenance du Kosovo et de Serbie. Persécutés, ils ont fui leurs villages. Un décret temporaire accorde l'asile à tous les ressortissants de l'ex-Yougoslavie. Les Roms restent donc. Certains tentent de franchir la frontière avec la Croatie, à 50 kilomètres de là. L'un des réfugiés avoue trois tentatives de passage à pied, chacune soldée par un échec. « Cela reste marginal », tempère Jean-Marie Garelli, chargé de programme au siège sarajévien du Haut commissariat aux réfugiés (HCR). Les Roms de Bosanski Petrovac prennent patience, et le HCR fournit la nourriture.

Bihac, parking du poste de la police des frontières. Un camion rouge immatriculé en Slovénie stationne à côté des voitures de police. Et livre aux regards son double plafond, là même où se sont cachés, allongés, 40 passagers clandestins. « Entassés comme des sardines, décrit Martin Singldinger, officier de l'IPTF. Des Kurdes, femmes et enfants compris ». Pour ceux-ci comme pour les autres malchanceux pris dans les mailles pourtant larges du filet, la procédure ne traîne pas : interrogatoire, photographies d'identité, prise d'empreintes digitales, amende de 50 KM. «Ensuite, nous les relâchons à la station de bus la plus proche», admet Zvonko Banovic, le commandant de l'unité SBS de Bihac.

Les passeurs eux-mêmes n'ont pas grand chose à craindre. Du fait d'une législation antérieure à l'éclatement de l'ex-Yougoslavie, le négoce de clandestins est bien moins réprimé que le trafic de drogue. « En novembre 2000, nous avons arrêté dans la montagne un passeur et son camion chargé de 49 clandestins, confie Zvonko Banovic. Huit jours plus tard, il était libéré. Une semaine encore et on lui rendait son camion ». Il poursuit : « Les passeurs sont souvent des Iraniens qui ont tenté la traversée quatre ou cinq fois, et qui connaissent les routes », affirme-t-il.

Bihac, poste-frontière international d'Izacic. La file de voitures avance sagement vers la «green line», la frontière séparant la Bosnie-Herzégovine de la Croatie. Izacic est le seul point de passage international sur les 90 kms contrôlés par l'unité SBS de Bihac. Aujourd'hui, le tableau de chasse n'a rien de glorieux : un citoyen norvégien pris en flagrant délit de défaut d'assurance, et deux Croates sans carte grise. « Depuis la mise en place de l'unité, les passeurs ont simplement modifié leurs itinéraires », explique Zvonko Banovic. Les flux de migrants ont chuté : en avril, six fois moins d'arrestations que les mois précédents. Parfois, des candidats trop démunis pour payer le passeur échouent en désespoir de cause au poste-frontière. « La dernière fois, c'était un Moldave et un Roumain », se rappelle Zvonko Banovic.

Il n'empêche : Izacic reste un des points névralgiques des frontières bosniennes. Jusqu'au 1er mars 2001, c'est ici que convergeaient tous les clandestins passés par la Bosnie-Herzégovine et refoulés de Croatie. Des accords bilatéraux qui font parfois peu de cas des individus. Pour preuve, ces trois migrants, renvoyés une première fois vers la Bosnie-Herzégovine via Izacic. Puis expulsés vers la Croatie, sur décision d'un juge bosnien persuadé qu'ils avaient en fait transité par la Yougoslavie.

Bihac, ex poste-frontière de Uzljebic. Une route de montagne, la rivière qui serpente en contrebas. Le col est en vue, mais la route depuis Bihac s'arrête là. Dans une baraque délabrée, deux membres du SBS bloquent tout passage vers la Croatie. Les marquages au sol à moitié effacés rappellent l'activité révolue d'un poste-frontière naguère très fréquenté. « C'était la route des vacances, vers la côte », confie l'un des deux policiers. Aujourd'hui, ces deux pandores tout droit sortis du Désert des Tartares ne voient plus qu'une dizaine de voitures par jour. Mais veillent jalousement sur les confins de la Bosnie-Herzégovine, passoire balkanique.

Julien Bouyssou

Bosnie-Herzégovine, terre de transit (carte)

 

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