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Les amours contrariées
de l'après-guerre

Tous les samedis, les concerts de klaxons annoncent les cortèges de nouveaux mariés.
Mais les unions mixtes se font rares.
A écouter les jeunes Sarajeviens, leur ville
doit redevenir multiethnique.
De là à épouser l'autre...

S'imagine t-elle un jour tomber amoureuse d'un Serbe ? Emina s'excuse presque, « Non, je ne pourrais pas. » Au-delà de la tolérance qu'elle affiche volontiers, restent des souvenirs ineffaçables : « Les Serbes... ce sont eux qui ont tué mon frère. » La jeune fille bosniaque a vécu toute son adolescence dans une ville assiégée et bombardée. Elle habitait tout près de la ligne de front, jusqu'à ce que les Serbes expulsent la famille.

Aujourd'hui, Emina jure pourtant ne pas faire la différence entre ses camarades d'université. Ils étudient ensemble, fréquentent ensemble les mêmes cafés. « Je ne veux plus penser à ça ! Serbes, Croates, Bosniaques, on s'en fout. » Affaire de génération : la jeune fille souhaite voir renaître l'emblême de la Yougoslavie fraternelle, cette cité où selon les guides touristiques, « un tiers des mariages étaient mixtes ».

Phénomène urbain qu'expliquait alors la richesse du melting-pot sarajévien (1). La ville comptant désormais plus de 90% de Bosniaques, les mariages intercommunautaires sont devenus l'exception.

Dépasser les différences

Quand il entend le mot “nationalité”, Dejan s'énerve. De père croate et de mère serbe, il est né à Sarajevo. Pendant le siège, sa mère et lui sont partis vivre à Belgrade. Et Dejan se définit comme « rien ». « Yougoslave » à la rigueur. « Si je rencontre une fille qui me plaît, peu importe ses origines. Si elle est musulmane, je lui dis que je suis serbe, si elle est serbe, je lui dis que je suis de Sarajevo. Ensuite j'observe sa réaction. Si ça ne lui fait ni chaud ni froid, c'est bon. »

Sauf qu'à trop vouloir taire les différences, on les réinvente. « L'année dernière, je sortais avec une Musulmane. Un jour, elle m'a raconté que ses parents voulaient savoir si, malgré mes origines, j'étais “avec eux”. J'ai commencé à gamberger : si elle me disait ça, c'est que cela l'intriguait aussi. Je n'ai pas supporté et j'ai fini par la quitter. »

Pendant le siège, on disait qu'à Sarajevo, le théâtre était dans la rue. Cinq ans après, la ville n'en finit plus de rejouer Roméo et Juliette. Sous une mèche rebelle et entre deux gorgées de bière, Mea la Bosniaque raconte les déboires de sa cousine quand celle-ci annonça à sa famille son aventure avec un Serbe. Si cela devait lui arriver, elle imagine déjà les futures scènes de ménage, « Selon quelle tradition, organiser le mariage ? Le prénom du bébé sera-t-il musulman ou chrétien ? »

Alex, un étudiant serbe venu étudier à Sarajevo, y a perdu quelques certitudes. « Longtemps, ça m'a semblé impossible de vivre avec une fille musulmane. Une Croate d'accord, mais pas une Musulmane. Depuis que je vis ici, je pourrais le faire sans problème. » Il faut dire que le charme des jeunes filles de Sarajevo a de quoi faire oublier les querelles identitaires. « Mais le problème, poursuit Alex, c'est la famille. La culture musulmane reste très patriarcale, très traditionnelle. »

Les annonces matrimoniales des magazines témoignent de l'intérêt nouveau porté à l'appartenance communautaire. Si l'on ne recherche pas toujours expressément un homme ou une femme de sa nationalité, on prend bien soin d'indiquer la sienne. Cette méfiance réjouit les partisans d'une islamisation de la Bosnie-Herzégovine.

« Aucune religion dans le monde ne professe les mariages mixtes, déclarait l'année dernière, le leader de la communauté islamique Mustafa Ceric. Les femmes musulmanes de Bosnie-Herzégovine n'ont pas le droit d'épouser des non-musulmans. » Un discours passéiste que récusent, en dépit de la guerre, les jeunes Sarajeviens. Consciente de ce qui la sépare de ses voisins, Mea est catégorique: « j'envisage mille fois plus de me marier avec un Serbe ou un Croate qu'avec un musulman d'Arabie Saoudite. »

Alexandre Lenoir

(1) Selon le recensement de 1991, la population de Sarajevo comptait 50 % de Bosniaques, 30 % de Serbes , 6% de Croates et 14 % d'habitants se revendiquant Yougoslaves.

 

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