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La relève en désertion

A Sarajevo, les étudiants se démènent
comme ils peuvent dans les difficultés
du quotidien. Et s'accrochent au rêve
doré de l'exil.

« Parfois, je me prends à rêver de vivre dans un de ces pays emmerdants que sont le Luxembourg et la Belgique. » À 25 ans, Petar se sent « comme un oiseau dans une cage ». Jeune Serbe venu à Sarajevo pour étudier le journalisme, il avoue son « malaise à vivre sur une terre qui a connu tant de massacres ». À Sarajevo, on dit que les jeunes veulent tellement partir que la Bosnie-Herzégovine devient un pays de vieux.

Pourtant, à la voir cette jeunesse, on l’imagine plutôt joyeuse et effervescente. Plus souvent aux terrasses des cafés que sur les bancs de la fac, elle arbore lunettes-bandeau colorées sur le nez, talons hauts et rimmel pour les filles, pantalon-baggy et baskets profilées pour les garçons : « La mode, c’est le seul moyen qu’on a de ressembler aux jeunes de l’Ouest », constate Petar.

L'université, parking pour un avenir improbable

Frénésie et futilité pour l’apparence, apathie et fêlures pour l’intérieur. À l’Université de Sarajevo, sur les 26 000 étudiants, plus d’un tiers planchent à temps partiel et 10 % seulement des inscrits en première année décrochent leur diplôme. « Les jeunes s’inscrivent à la fac parce qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre », explique Faruk, 23 ans, étudiant en sciences politiques.

L’université, salle d’attente pour le chômage, parking pour un avenir improbable. Le système favorise la discrimination par l’argent. Droits d’inscription exorbitants (entre 300 et 750 KM, 150 et 375 euros), examens payants, bourses scolaires illusoires, logements et restaurants universitaires quasi-inexistants. Belma, 22 ans, partie en France durant le conflit, explique le système D des étudiants : « Certains s’en sortent, comme moi, en profitant des organisations internationales qui payent cher leurs interprètes. D’autres triment jour et nuit comme serveurs, mais gagnent une misère et sèchent tous les cours. Très souvent, les étudiants dealent de la drogue à la sortie de la fac. Ils sont obligés. »

Pour eux, la Bosnie-Herzégovine, c’est no future, comme l’expriment certains tags des murs de la ville. L’économie est exsangue et le marché du travail exigu.
Dépourvus de perspectives, plus de six étudiants sur dix l’avouent : leur seule ambition consiste à quitter le pays. Une solution pour les retenir ? « Si je le savais, je serais président, ironise Zdravsko Grebo, directeur du département de droit. Ce qui est douloureux, c’est que les jeunes instruits qui incarnent l’avenir du pays veulent tous partir. Même ceux qui sont restés pendant la guerre cherchent à s’enfuir, et ceux qui sont partis ne veulent plus revenir. Mes deux fils, par exemple, vivent à Prague et refusent de rentrer. »

Chaque jour, dans son bureau, les étudiants défilent, quémandant des adresses, des contacts, des recommandations. Pour l’Europe, mais aussi plus loin : Canada, Australie ou Nouvelle-Zélande… « Cela prouve bien qu’ils comptent partir pour toujours, regrette le professeur. Mais comment leur en vouloir ? Il n’y a pas d’avenir pour eux ici. Les problèmes sociaux s’accumulent et pèsent très lourd : pauvreté, crimes, corruption… »

« Corruption ». Le mot vous claque aux oreilles plusieurs dizaines de fois par jour à Sarajevo. Le mot qui a vacciné les étudiants contre la politique. Les partis estiment à 30 % le nombre de jeunes inscrits sur des listes électorales et à 15 % celui de ceux qui votent régulièrement. Ecœurés des combats politiques, comme hébétés, « les étudiants n’ont pas l’esprit révolutionnaire », déplore Faruk. En Bosnie-Herzégovine, le militantisme estudiantin n’existe pas.

Plus du tiers des professeurs et des intellectuels a fui pendant la guerre. « Ceux qui sont restés sont généralement affiliés à des partis et répandent des idées nationalistes, accuse encore Faruk. Au lieu d’ouvrir sur le monde, l’université se renferme sur le système bosnien. Ici on parle de démocratie, mais c’est de l’hypocrisie. Sinon pourquoi écrirais-je sous pseudo quand je dénonce la discrimination et la corruption à la fac ? » Et la fuite des cerveaux continue. Une hémorragie dont on ne voit pas la fin.

Une soirée dans le vieux quartier de Sarajevo. Selma et Amina reçoivent. Ambiance bon enfant, une dizaine d’étudiants grattent la guitare devant quelques bières. À peine minuit. Un homme furibond déboule dans l’appartement. Insultes, menaces, cris. En moins de cinq minutes, la troupe se retrouve dans la rue.
« C’est notre voisin, la guerre l’a rendu dingue, explique Amina, les larmes aux yeux. Il a déjà reçu les agents de l’électricité avec un revolver à la main. Ça devient trop dangereux, nous déménageons dès demain. » Les deux sœurs repartent dans deux mois pour le sud de la France. Définitivement. « C’est que tout le monde est fou ici, se justifie Selma. Et de toute façon pour survivre, il faut être fou. »

Marie Lemonnier

 

Les amours contrariées de l'après-guerre

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De là à épouser l'autre...
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