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Les francs-tireurs
de l'underground

A Sarajevo, une culture indépendante vivote
à l'écart des circuits officiels. Rencontre
avec des collectifs d'artistes qui créent sans moyens.

Sur les toits de la Skenderia, principal centre commercial de Sarajevo se cache Dom Mladih, un gigantesque amphithéâtre détruit pendant la guerre, en perpétuelle rénovation. Cet endroit unique se prête idéalement à la scène, mais n'accueille que de très rares concerts. Depuis deux ans, la salle reste en rade faute d'argent et de feux verts administratifs. ce vaisseau fantôme illustre l'état de la création indépendante dans la capitale.

Dès la fin de la guerre, de jeunes artistes se sont rassemblés pour ranimer la flamme de la culture alternative. Entre le modèle traditionnel bosniaque et les influences occidentales, les indépendants cherchent leur identité. Cette volonté de dépasser le mythe convenu de la vitrine cosmopolite de la ville se heurte à l'écueil de la marginalité.

Igor Banjac, mèche folle travaillée avec soin, lunettes noires à grosses montures carrées, est l'un des fondateurs d'Ambrosia. Un groupe de designers et de musiciens qui réalise des performances - improvisations scéniques - et monte des pièces de théâtre. « Le problème, c'est qu'il n'y a aucun lieu où se retrouver. On travaille chez nous ou dans les cafés », déplore ce garçon très occidentalisé. Sans lieu de diffusion, leur action reste confidentielle.

Les dirigeants locaux et internationaux, d'abord soucieux de recréer la légende culturelle de Sarajevo, ne se préoccupent guère de ces nouvelles initiatives. « Il y a une injustice : pourquoi les gouvernements étrangers ne financent-ils plus les associations qui nous soutenaient après la guerre, alors que tout ça commençait à porter ses fruits ? » demande Igor. La question reste ouverte. Système D oblige, les membres d'Ambrosia se réunissent toujours dans les mêmes lieux, « Le Clou », un club de jazz, « The Stage » ou encore « Buy book », un café-librairie qui diffuse disques et revues contestataires. Certains persévèrent et tentent de créer leur propre espace d'expression. Le collectif Akcija vient d'acheter un local de 400 m2 à l'ouest de la ville, un lieu de création et de formation artistique qui devrait ouvrir en septembre prochain.

« Quand vous voulez vous produire ici, il faut louer une salle à 1000 KM (500 euros) la nuit. En permettant à des jeunes de jouer gratuitement dans nos murs, nous voulons leur donner une chance. » Mais pour Adi Sarajlic, responsable du collectif, ce projet a aussi pour ambition de renouer avec le public : « Pendant la guerre, n'importe quel lieu, une cave ou une école, était investi. Tout le monde se retrouvait autour d'une scène improvisée. Nous voulons recréer cet esprit. »

Les indépendants tournent en rond

Cinq ans après, la nostalgie de cette effervescence culturelle pèse encore. Le cercle s'est refermé. Désormais, les artistes indépendants tournent en rond. Ils sont leur propre public : à peine une centaine sur 400 000 habitants. « Sarajevo souffre d'un véritable handicap artistique. Les gens d'ici sont des incapables, sans aucune éducation »,

condamne Goran Pecanac, fondateur du mouvement Kolectiv. « La censure ne vient pas tant du gouvernement que du peuple lui-même. » Comme ce regroupement d'artistes, les associations indépendantes se retrouvent dans cette même volonté d'inventer des contre-modèles. Mais si la résistance est solidaire, les actions sont menées sans dynamique commune. A chacun sa salle de concert et ses moyens de promotion. Pourtant quelques flyers sur une table de café ne suffisent pas à séduire une plus large audience. Et face à l'indifférence des médias qui boudent cette nouvelle mouvance, les cinq ou six revues indépendantes publiées en Bosnie-Herzégovine ne sont pas assez fédératrices.

Reste Internet, une passerelle vers la scène européenne : « Nous sommes beaucoup plus connus à l'étranger qu'en Bosnie-Herzégovine. Sur une cinquantaine de projets réalisés, dix seulement ont eu lieu à Sarajevo. Nous sommes obligés d'aller chercher notre public ailleurs », explique Adi. Beaucoup de collectifs partent ainsi en tournée à travers l'Europe occidentale ou font venir des artistes d'Allemagne, d'Autriche et de France.

La culture indépendante dépassant les frontières, les échanges se créent facilement. Certains, désabusés, rêvent même d'un départ définitif. D'autres, comme le groupe Adilukova Ornamenti, choisissent de profiter de ces rencontres pour redonner une dynamique culturelle à leur pays. Adi et Brano, chanteur et DJ du groupe, ont multiplié les concerts partout en Europe depuis trois ans.

Pour eux, c'est cette reconnaissance d'un autre public qui a ensuite engendré leur succès en Bosnie-Herzégovine : « Notre histoire est liée à celle de notre pays. Nous voulons rester à Sarajevo pour conserver notre identité », plaide Adi qui préfère les verres de lunettes de couleur pour marquer sa différence. Peu de jeunes artistes vivent véritablement de leur art. La plupart restent amateurs.

De petits boulots en emplois précaires, ils patientent sans trop d'illusions. Igor est informaticien, Goran traducteur à la Sfor, Adi reporter à la télévision et Dino Sukalo, guitariste d'un trio de jazz, continue par nécessité dans la finance : « Dans les années 50, la scène jazz était riche. Aujourd'hui, la plupart des musiciens sont partis et ceux qui restent doivent se contenter de jouer dans l'orchestre national », regrette-t-il.

Mais devant son cercle d'initiés, au « King Kong Bar », Dino « l'autodidacte », reprend tous les soirs les mélodies de Miles Davis. Histoire de conjurer le sort. Voilà deux ans que la salle Dom Mladih est visitée par des curieux à l'affût de lieux de création. Derrière un dédale de bureaux administratifs, la scène se reconstruit, lentement. Symbole de ces espoirs : il y un mois, une rave techno s' y est officiellement déroulée.

Frédérique Letourneux, Laure Maltaverne,
et Laurent Védrine.

 

Satire
dans tous
les coins

Cannes 2001. « No man's land » gagne le prix du scénario. Le Bosnien Danis Tanovic signe là sa première œuvre de fiction, après avoir réalisé de nombreux documentaires sur la guerre dans son pays. (lire)


Les petites pensées d'Izet Sarajlic


Reviens mon humour !

Blagues cyniques et ironie farouche :
lutte contre la névrose pendant la guerre.
Aujourd'hui le rire se fait rare.
(lire)


Suljo et Mujo sont dans un bateau...


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