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La ronde infernale
des déplacés
Cinq ans après
le conflit qui a vidé les villages,
plus d'un million de personnes vivent
dans la maison d'un autre ou ont retrouvé
leur logement squatté.
Exemple d'un de ces chassés-croisés.
Guerre
et après-guerre ont contraint Bosniaques, Bosno-serbes et Bosno-croates,
à quitter leur logement. D'abord pendant le conflit (1992-1995),
sous la menace de minorités ennemies (plus de deux millions de
personnes, soit la moitié de la population du pays, perdent leur
toit d'origine).
Puis, par
la suite, du fait des accords de Dayton (1995) qui, pour apaiser les rivalités
ethniques, scindent la Bosnie-Herzégovine en deux entités,
provoquant des déplacements de population inévitables. Dans
le désarroi général, un gigantesque troc de maisons
abandonnées pour d'autres trouvées vacantes s'organise dans
tout le pays.
Depuis octobre
1999, le Plan d'application de la loi sur la propriété (PLIP),
est mis en oeuvre par le Haut Commissariat aux réfugiés
(HCR) afin de faciliter le retour des déplacés, prévu
par les accords de Dayton. Le HCR encourage les Bosniens à retourner
chez eux à l'aide de campagnes médiatiques appuyées.
La plupart le souhaite ardemment : 250 000 personnes en ont fait la demande
officielle. La ronde des réfugiés a ainsi repris de plus
belle. Une nouvelle guerre, la guerre des toits, embrase la
Bosnie-Herzégovine.
Hadzici,
Fédération croato-musulmane
Une maisonnette
carrée au crépis gris foncé, coiffée d'un
toit de tuiles. Le jardin désordonné qui l'entoure, malgré
ses arbres en fleurs, accuse sa triste mine. Avant-guerre, elle appartenait
à M. Jerkic, Bosno-serbe. C'était le temps où les
choses allaient de soi, où vivre dans la maison dont on était
propriétaire semblait naturel.
Depuis, tout s'est compliqué. En 1996, M. Jerkic plie bagage. Il
part, en même temps que 6 000 autres personnes - la quasi totalité
de la population bosno-serbe d'Hadzici - pour la Republika srpska.
La petite
ville de Hadzici, au sud-ouest de Sarajevo, devient résolument
bosniaque. Sa maison grise reste seule, les ronces élisent domicile
dans le jardin. Beaucoup d'autres demeures connaissent le même sort.
Du moins tiennent-elles, pour l'essentiel d'entre elles, encore debout.
Les logements bosniaques, détruits, brûlés pendant
la guerre, n'ont pas eu cette chance.
D'un côté
des maisons -celles des Bosno-serbes - sans habitants, de l'autre des
habitants -les Bosniaques- sans maison : c'est le bilan de l'après-guerre.
La municipalité d'Hadzici s'en mêle, attribue les premières
aux seconds. Et partout en Bosnie-Herzégovine, le schéma
se répète ainsi. Une étrange ronde de gens perdus
se forme.
« J'ai
honte »
Dans le salon
de la maison grise de M. Jerkic, le poêle à bois ronfle de
nouveau à présent. Un petit garçon sage, adossé
au mur, regarde la télévision. « Lorsque nous
sommes arrivés ici, nous n'avions, en tout et pour tout, qu'une
cuillère en étain pour bébé »se
souvient son père, Muhamed Malkic, un Bosniaque, en désignant
le fiston d'un coup de menton. Mirheta, sa femme, montre silencieusement
des photos de leur maison bombardée, à quelques rues de
là.
Muhamed insiste.
Il n'est pas un pilleur, un profiteur. « J'ai honte »confie-t-il,
« parce que je vis dans la maison d"un autre. J'ai peur,
et chaque jour en m'éveillant, je sens une sorte de malaise. A
chaque seconde, je regarde par la fenêtre, redoutant le retour du
propriétaire. » Chaque relogé ressent
cette culpabilité, cette angoisse diffuse, profonde, d'avoir perdu
son petit coin de monde.
Grâce
à l'aide financière du HCR, qui entreprend à Hadzici
la reconstruction de plus de 600 maisons, de nouveaux murs ont déjà
été élevés sur les fondations des anciens.
D'ici quatre mois peut être, les Malkic se réinstalleront
chez eux.
Bratunac,
Republika srpska
Une maison
aux parpaings de briques rouges, avec un air d'inachevé. Un balcon
de bois agrémente chacun de ses trois étages. Depuis cinq
ans maintenant, Zivko et Dragica Tesic habitent au deuxième. Ce
couple de retraités bosno-serbes, originaire d'Hadzici, vit fort
mal de sa pension mensuelle (140 DM, soit 70 euros). Le regard fixe, Zivko
se souvient de leur départ affolé d'Hadzici, une nuit glaciale
de l'hiver 1996. Direction ? Bratunac, à 150 kms au nord-est de
Sarajevo.« Personne ne nous a demandé où nous
voulions aller ! », ricane Tesic.
«
Rentrer à Hadzici ? Et après ?»
Sur la table
de la salle à manger des Tesic, une clé. Celle de leur appartement
d'Hadzici, occupé depuis leur départ par une famille bosniaque.
Plus concrète que tous les formulaires et attestations de propriété.
Elle leur fut solennellement remise, avant-hier, par l'une des 65 Commissions
- centres juridiques composés d'avocats locaux - qui règlent
les contentieux liés aux déplacés. Pourtant quelque
chose ne va pas.
Zivko manifeste
plus de souci que de joie. « Rentrer à Hadzici ? Et
après ? Constater que ce sera comme si je n'avais jamais habité
là-bas ? Comment pourrai-je supporter que mes anciens voisins
bosniaques détournent les yeux lorsqu'ils me croiseront dans l'immeuble ?
», s'interroge-t-il hargneusement.
En réalité,
Zivko n'a jamais demandé à rentrer chez lui. Pas plus que
Zdravko Pusara, l'un de ses voisins serbes rencontré, plus tard,
au café. « La vie d'un déplacé, on ne
peut imaginer ce que c'est ! Tu ne peux être heureux ailleurs
que dans ta maison, pourtant les événements font que tu
n'es pas content d'y retourner. Autant se jeter dans la Drina ! »
Mais le
propriétaire de la maison de Zivko, lui, souhaite ardemment retrouver
son toit. Comme les 25 000 Bosniaques de Bratunac, il dut s'enfuir pendant
le conflit. Contraint de s'installer chez d'autres, aux hasards de la
guerre. A Tuzla le plus souvent (au Nord du pays), faute de mieux dans
des Collective Centers, bâtiments publics reconvertis
en dortoirs, où certains - 10 000 personnes à l'heure
actuelle - vivent encore dans des conditions épouvantables.
C'est le délicat problème du PLIP, qui, s'il rend justice
à certains, en pénalise d'autres. Pour une minorité,
il est parfois dur de revenir dans un village où une autre ethnie
est majoritaire.
«
On était heureux, vous savez ! »
Zivko enlève
ses lunettes d'un geste las. « J'ai beaucoup investi dans cette
maison. C'est simple : il n'y avait plus rien. Evidemment, son propriétaire,
était ravi lorsqu'il est venu boire un café ! Si heureux
qu'il m'a embrassé. Sauf qu'il n'a pas l'argent pour me rembourser »,
soupire-t-il. Pourquoi devrions-nous nous haïr ?Moi,
je trouve tout à fait normal que des Bosniaques se soient installés
dans mon appartement à Hadzici. Ils ont vécu la même
chose que moi. »
Ultime étrangeté
de cet imbroglio : ici ou là, squatteurs et squattés
s'invitent autour de tasses fumantes. En toute civilité, on envisage
l'avenir et on cause aimablement du passé. « On était
heureux, vous savez ! Je me souviens, dans mon immeuble à
Hadzici, nous partions tous ensemble à la mer le dimanche, entre
voisins, Bosno-serbes et Bosniaques réunis. »
Si les Tesic
sont conciliants, d'autres se montrent moins bons joueurs. Certains prennent
la peine, avant de partir, de saccager, voire miner, la maison qu'ils
rendent à leur propriétaire. Une autre réalité
que celle des dimanches printaniers passés ensemble au bord de
l'Adriatique. L'an dernier à Bratunac, un homme est mort ainsi,
en remettant pour la première fois les pieds chez lui.
Lorraine
Rossignol
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Retours
à la normale ?

Reportages
à Turovi, Republika
srpska, bosniaque avant-guerre et à Bocinja,
Fédération croato-musulmane, à 90 % bosno-serbe
avant le conflit.
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Werner
Blatter, représentant
du HCR

« Chaque
relogement est pour nous une petite victoire » (lire)
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Sur
le Web
La
longue cavale des criminels de guerre

Radovan
Karadzic et Ratko Mladic,
inculpés de crimes contre l'humanité,
sont toujours en liberté.
Protégés ? La France est pointée du doigt.
(lire)
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Une
vie minée
Depuis
la fin de la guerre, seules 10 % des mines ont été
neutralisées. Les Bosniens devront attendre 50 ans pour marcher
d'un pas tranquille. (lire)
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Portés
disparus
Cinq
ans après, retrouver les victimes du conflit est de plus
en plus difficile. Mais le besoin de savoir est toujours aussi prégnant.
(lire)

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