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Portés disparus

Cinq ans après, retrouver les victimes du conflit
est de plus en plus difficile. Mais le besoin
de savoir est toujours aussi prégnant.

De la petite école de Pudnin Ahan, petit village du nord-ouest de La Bosnie-Herzégovine, à près de quatre heures de route de Sarajevo, il ne reste plus rien. À la place du bâtiment, une stèle rappelle le massacre qui a eu lieu ici pendant la guerre.

À l'époque, les troupes de l'armée fédérale occupent la région. Un jour de 1992, le gouvernement local appelle tous les hommes du village de Biljani et de ses environs à venir se faire enregistrer dans cette école afin qu'on puisse leur remettre des papiers de circulation.

Confiants, certains viennent accompagnés de leur famille. Les 188 personnes présentes (dont un enfant de quatre mois) sont d'abord séquestrées avant d'être abattues puis transportées vers la caserne de Laniste. Là, les troupes fédérales précipitent les corps dans un trou naturel bien connu des gens de la région avant de le reboucher.

Le visage grave, les yeux bleus, froids et petits, Jasmin Odobasic, membre de la commission bosniaque de recherche des personnes disparues, raconte l'épisode avec une apparente froideur. En cinq ans, lui et ses compagnons ont déjà mis au jour plus de 650 charniers de ce type.

Environ 6000 cadavres retrouvés à travers le pays. Et pourtant, aujourd'hui encore, les corps de plus de 24000 personnes restent enfouis en Bosnie-Herzégovine. Et pour les familles demeurent l'attente et la détresse. « Pouvez-vous imaginer une mère qui pleure en vous suppliant de retrouver un os de son fils pour l'enterrer » assène Jasmin. La formule est certes brutale mais elle résume la tragédie de ce peuple qui, depuis cinq ans, cherche à cicatriser les blessures de la guerre. Retrouver ses disparus pour pouvoir enfin reconstruire une nouvelle vie, une nouvelle coexistence.

Des méthodes rudimentaires

Mais pour Jasmin, ce travail tient plus de la quête. Froid et déterminé, il énumère les raisons qui le pousse à poursuivre : « Ce qui n'est pas écrit ne s'est jamais produit, explique-t-il. J'écris ce qui s'est passé dans l'histoire de mon peuple. Si je sais quelque chose sur ces crimes et que je me tais, je suis un criminel ». Car rechercher les victimes de la guerre, c'est aussi retrouver la trace de leurs bourreaux.

Ainsi, la commission a déjà été amenée à travailler à huit reprises avec le Tribunal pénal international pour l'Ex-Yougoslavie (TPIY). Mais, déplore Jasmin, « Le Tribunal de La Haye s'intéresse surtout aux grands charniers, ceux où l'ont retrouve énormément de cadavres ». Quelle que soit l'affaire, les enquêteurs bosniaques fournissent au tribunal toutes les informations susceptibles de lui être utiles. Il leur arrive même d'aller témoigner aux Pays-Bas. Ce fut le cas de Jasmin lors du procès des auteurs de massacres commis en Krajina ou d'Amor Masovic, le président de la Commission, au sujet de la fosse commune de Foca.

Mais le travail est encore long et la Commisson est loin de disposer des mêmes moyens que les enquêteurs du TPIY. « Eux, regrette Jasmin, ils ont beaucoup d'équipement, du matériel sophistiqué, l'aide des services secrets américains et anglais, la Sfor (la force de stabilisation de l'OTAN) pour les protéger. Nous, poursuit-il, nous n'avons rien, seulement l'espoir et la volonté. » Les travaux menés sur le charnier de Laniste sont très représentatifs des difficultés rencontrées par les enquêteurs bosniaques.

Alertés par des villageois qui connaissaient l'existence de cette fosse naturelle, ils furent obligés, pour atteindre les corps enfouis à plus de quinze mètres, d'utiliser un wagonnet en fonte accroché à un tracteur emprunté au village. Une fois les cadavres atteints, le travail d'identification commença. Dans ce domaine, la Commission ne peut encore aujourd'hui compter que sur les méthodes anciennes : analyse de la dentition, des vêtements, des papiers et objets personnels. Dans certaines affaires, elle a la possibilité d'utiliser les tests d'ADN mais ces cas sont très rares.

Des corps détruits, brûlés, hâchés...

La faiblesse des moyens n'est pas le seul obstacle rencontré par les enquêteurs bosniaques. La découverte des charniers elle même est très difficile. La plupart du temps, les fosses ont été soigneusement dissimulées par les tueurs et les corps cachés sous des carcasses de chevaux. Dans certains cas, « les cadavres ont été méthodiquement détruits, brûlés, hâchés ou dissous dans l'acide » précise Jasmin. Pour remonter jusqu'aux lieux ou aux auteurs, la Commission compte sur les témoignages des proches, des populations locales et de la police.

Dès qu'un site est découvert, une procédure immuable s'engage. Les enquêteurs alertent un juge d'instruction qui vient sur place accompagné de deux inspecteurs de la police criminelle, d'un médecin légiste, de manutentionnaires et d'une équipe de déminage. Car, comme c'est le cas pour le charnier de Laniste, les troupes d'occupation, avant qu'elles ne quittent les lieux ont pris soin de laisser derrière elles des milliers de mines.

Mais le danger comme l'horreur des découvertes n'effraient pas Jasmin. « Je n'ai pas de problèmes pendant la nuit à cause de mon boulot. Certains me disent qu'ils ont peur pour moi. Mais moi, je n'ai pas peur ». Car Jasmin n'a pas été épargné par la guerre. Juriste de formation, il avait ouvert un bureau d'avocats en plein conflit. Trois jours après, il était détruit par une bombe.

Jusqu'en 1994, il est détenu avec plusieurs membres de sa famille en camp de « concentration ». « Ce n'était pas un camp classique, explique-t-il. Durant toute l'année nous vivions chez nous mais, tous les matins nous étions regroupés pour aller travailler. Souvent, nous étions battus et nous ne pouvions pas nous enfuir car le premier territoire libre se trouvait à plus de 150 kilomètres. »

De cet épisode douloureux il ne garde que quelques photos précieusement conservées dans son portefeuille et qu'il n'hésite pas à exhiber lorsqu'il parle de ses bourreaux. Au delà de la vengeance, une qûete de vérité. « Je suis très content que les criminels de guerre soient arrêtés par le TPIY. Eux méritent une punition, nous, nous méritons leur jugement. » Car l'attente des populations est énorme. « Chaque jour, raconte-t-il, entre cinquante et cent personnes passent dans notre bureau. Où que nous allions, une dizaine de mères nous reçoivent en larmes. Elles ont été oubliées par le gouvernement et la communauté internationale. Nous appartenons au petit nombre de ceux en qui elles ont confiance. »

David Marquié

 

 

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