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Désordres de bataille

Le retrait de la force internationale
n'est pas à l'ordre du jour : les armées existantes
refusent de s'unir. La Bosnie-Herzégovine
reste donc un Etat sans défense commune.

Dans la cour du palais de l'Armée à Sarajevo, une brochette impressionnante de galonnés et d'invités de marque suivent avec gravité les cérémonies annuelles en l'honneur de l'armée bosniaque. Dans le hall, trois écrans de télévision diffusent des images de manœuvres militaires. Des canons qu'on installe, des chars qui pavanent, des hommes au garde-à-vous, uniformes impeccables et maquillage camouflage très réussi. La VF (armée de la Fédération croato-musulmane) fait sa pub, histoire d'attirer de nouvelles recrues.

Un spot qui va s'avérer utile : elle vient de perdre près de la moitié de ses effectifs : 8 000 soldats bosno-croates ont déserté ses rangs à la demande du HDZ, (Communauté démocratique croate, nationaliste). A la mi-avril, 1 500 d'entre eux seraient rentrés, selon un diplomate français.

En fait, c'est la « composante croate »de la VF qui a dans son ensemble quitté le navire. Depuis 1995, l'Otan a pourtant tout essayé pour unir l'armée des Bosno-Croates (HVO) et l'« Armija » bosniaque, qui se sont combattues entre 1992 et 1994 avant de s'unir contre les Bosno-Serbes.

Après les accords de Dayton, les Américains ont voulu rééquilibrer les forces en présence en ex-Yougoslavie en soutenant la VF. Ce qui devait permettre un retrait rapide de la force internationale. Telle était l'ambition du programme « Train and Equip » (Entraîner et Équiper).

Dans son livre Désespoirs de paix, Thomas Hofnung chiffre l'ampleur de l'effort américain : 400 millions de dollars (450 millions d'euros) pour former les combattants et livrer 45 chars, 50 000 fusils d'assaut ou encore une quinzaine d'hélicoptères etc.

L'Oncle Sam a vite déchanté. Les dirigeants nationalistes des deux camps au pouvoir après la guerre ont refusé d'unir leurs forces. Les Américains ont alors tenté des moyens de pression plutôt originaux : « Pendant plusieurs mois, les batteries d'artilleries ont été entreposées près de Sarajevo (en zone bosniaque, ndlr), tandis que leurs munitions demeuraient stockées en Herzégovine (en zone croate, ndlr) », raconte Thomas Hofnung. Ils ont finalement exclu la composante croate du programme Train and Equip.

Une armée Bosno-serbe en faillite

Mais la VF, union boiteuse des Croates et des Bosniaques, n'est pas la seule armée officielle en Bosnie-Herzégovine. Elle cohabite avec la VRS , l'armée de la Republika Sprska (entité serbe). Dans les accords de Dayton, la défense est en effet une compétence des entités, et non de l'État central. Une situation unique au monde. La Bosnie-Herzégovine est le seul État contraint de se passer de l'un des principaux attributs de la souveraineté : l'armée.

Retour dans le palais de l'Armée. Le général Atif Dudakovic, actuel commandant de la VF, sort brutalement de la salle de réception, où se tenait un cocktail plutôt modeste. Héros de la guerre, il était à la tête du 5e corps de l'armée bosniaque, qui a remporté de nombreux succès militaires. Le départ de la moitié des hommes de son armée ne semble pas affecter son optimisme inoxydable : « La Bosnie-Herzégovine n'a jamais été aussi forte qu'aujourd'hui. Avec ces départs, on mesure les forces réelles du pays. »

Certes, la création d'une armée unique avec les Bosno-Serbes, les Bosno-Croates et les Bosniaques n'est pas pour tout de suite. Mais Dudakovic rappelle que selon la constitution, l'armée de l'entité serbe doit aussi agir dans l'intérêt de la Bosnie-Herzégovine tout entière. La priorité, pour le moment, c'est le renforcement des institutions du pays, avec la création d'organes uniques : « Le temps des changements radicaux est venu », prophétise le général.

Contacts fréquents entre les ennemis d'hier

Tant mieux, car il y a beaucoup à faire. La Bosnie-Herzégovine n'a même pas de ministère de la Défense, juste « un comité permanent des affaires militaires », mis en place en juin 1997 et qui réunit les trois présidents, des ministres des deux entités, et des représentants de la Force de stabilisation de l'Otan (Sfor). « Cette institution collégiale pourrait devenir un vrai ministère de la Défense », estime le français Roger Duburg, commandant en second de la Sfor.

Des contacts existent entre les deux armées : « Il y a des réunions militaires mixtes assez fréquemment. Dudakovic et Cimic (commandant de la VRS, ndlr), on peut les laisser seuls dans une pièce sans crainte… Les dirigeants s'entendent plutôt bien, il travaillaient parfois ensemble avant la guerre, au sein de l'armée fédérale yougoslave », sourit le général français.

D'ailleurs, l'armée de l'entité serbe a aussi des problèmes de fonctionnement. L'aide de Belgrade diminue de plus en plus : « C'est une armée en faillite, certains matériels entreposés ne sont pas entretenus et sont devenus inutilisables. »

Les bonnes volontés affichées de part et d'autre ne suffisent cependant pas à convaincre Roger Duburg : « Dayton, c'est un armistice, sans vainqueur, ni vaincu. Dans l'esprit de beaucoup de responsables, il y a l'idée que “ce qu'on a pas eu hier”, on l'aura demain. »

Avec de telles arrière-pensées, il juge ridicule l'objectif de ne retirer la Sfor qu'au moment où la Bosnie-Herzégovine ne comptera plus qu'une seule armée. Une autre idée fait son chemin, celle d'une « structure militaire centralisée au niveau de l'État, dans laquelle chaque peuple constituant serait représenté par des unités ethniquement spécifiques. »

Soit des soldats bosno-serbes dans les zones à majorité serbe, bosno-croates en zone croate, bosniaques en zone bosniaque.
Pour y arriver, la communauté internationale dispose d'un atout majeur : la possible intégration de la Bosnie-Herzégovine à des organisations internationales comme le Partenariat pour la Paix, considéré comme l'antichambre de l'Otan.

Reste une troisième hypothèse, « de moins en moins farfelue, pour des raisons économiques », selon Roger Duburg, la démilitarisation totale. « Il n'y a plus de réelle menace aux frontières, de la part de la Croatie ou de la Serbie. On peut imaginer une force militaire commune réduite au strict minimum. » Entretenir deux armées coûte cher, trop cher pour un pays dont l'économie est exsangue. Le FMI (Fonds monétaire international) a demandé aux entités de diminuer les dépenses publiques, à commencer par celles consacrées à la défense.

Mais avant de faire de la Bosnie-Herzégovine le Costa-Rica d'Europe centrale, il faudra convaincre le général Dudakovic : « Quand la France aura démilitarisé, assène-t-il, on le fera aussi... »

Yann Guegan

 

Amérique :
Sfor ever ?

Bill Clinton l'avait promis : pas question de rester plus d'un an en Bosnie-Herzégovine. Cinq ans après, les boys sont toujours là. (lire)


Les forces multinationales
en Bosnie
depuis 1992.

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Le départ de 8 000 soldats croates des rangs de l'armée de la Fédération croato-musulmane (VF) a de quoi faire frémir (lire)

Sur le Web

Le site de la Sfor
www.nato.int/sfor

 

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