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Les Bosniaques
ne se voilent pas la face
Malgré les millions de
pétrodollars déversés
par les Saoudiens, les musulmans du pays
refusent d'abandonner leurs pratiques.
Au
cur du quartier ottoman de Sarajevo, la mosquée Gazi Hrusev-Bey,
du nom du fondateur de la ville, garde ses portes closes pour cause de
travaux. Une fois ceux-ci terminés, les fidèles découvriront
les murs enduits de plâtre blanc à la place des fresques
du XVe siècle. Une transformation symbolique pour ce bâtiment
peu endommagé par la guerre. Et une tentative de ravaler l'islam
local. Les travaux sont financés par l'Arabie saoudite, via le
Comité saoudien de soutien à la Bosnie-Herzégovine
dirigé par le prince Fahd.
Dès
la fin de la guerre, les pays du Golfe persique et l'Indonésie
ont lancé d'ambitieux programmes de reconstruction du patrimoine
religieux bosniaque. Car la moitié des mosquées du pays
ont été détruites entre 1992 et 1995. Depuis, à
Sarajevo, plus de 150 mosquées ont été réhabilitées,
voire bâties de toutes pièces. Des lieux de culte stéréotypés,
semblables à des « centrales nucléaires »,
selon Jacques-Paul Klein, représentant de l'Onu. D'immenses cubes
de béton armé dénaturent l'architecture locale, en
dépit des protestations de l'Unesco et d'un besoin patent de terrains
d'accueil pour des bâtiments publics, des écoles ou des espaces
verts.
« Purifier
» un islam considéré comme déviant
A Sarajevo,
deux mosquées modernes se disputent la suprématie. Celle
« du Roi Fahd », financée par l'Arabie Saoudite,
a coûté plusieurs millions de francs. Les Saoudiens ont placé
à sa tête l'imam le plus radical de la ville. Cet édifice
musulman reste le plus vaste d'Europe, en attendant l'achèvement
de celui du quartier Otoka, entièrement financé par l'Indonésie.
La guerre
des minarets, menée depuis Riyad ou Djakarta, a atteint son paroxysme
dans les premières années d'après-guerre. Loin d'être
altruiste, la démarche des pays islamiques s'avère avant
tout prosélyte. Chaque pôle religieux tente de placer ses
hommes et d'imposer ses méthodes, afin de « purifier »
un islam considéré comme déviant. Car en Bosnie-Herzégovine,
la pratique de l'islam tranche avec l'intransigeance du wahhabisme, calquée
sur la vie des compagnons du Prophète.
Dans le pays,
les musulmans sont des Slaves convertis à l'islam sunnite. Des
interdits religieux peu nombreux, une grande tolérance nvers les
autres cultes, tels sont les signes distinctifs d'une adhésion
essentiellement identitaire. « Vu de l'extérieur, il
n'est pas possible de déceler la croyance d'un Bosnien, s'exclame
Halim Husic, directeur adjoint de l'école coranique de Sarajevo.
Traditionnellement, l'islam local n'est pas revendicatif. Or on a vu se
répandre un temps voiles, barbes et prière contrainte. C'est
de la manipulation. Les représentants des pays islamiques n'ont
pas d'états d'âme. ils choisissent où investir. »
Une ingérence qui n'est pas sans déplaire à Mustafa
Ceric, le dirigeant de la communauté musulmane (Reis-al-Ulema)
: « Plus nous sommes bosniaques, plus nous sommes musulmans,
autrement dit, plus nous sommes islamisés, plus nous sommes bosniaques. »
La politique de la
carotte et du bâton
La guerre
aidant, les prosélytes ont su exploiter la vulnérabilité
de la population sarajévienne. Dès 1991, les pays du Golfe
persique arment les Bosniaques et envoient près de 3000 volontaires
au combat. Au nom de la solidarité musulmane et de la « guerre
sainte ». Et l'on voit opérer des unités de Moudjahidin,
telle la « Septième Brigade » de Bocinja.
Près
de 300 organisations non-gouvernementales infiltrées par les wahhabites,
à l'instar de Merhamet, relaient le message sur le terrain humanitaire.
Parfois, l'aide alimentaire est subordonnée au port du voile. Et
certains villages détruits reçoivent la manne saoudienne
sous condition : il faut que les lieux de culte passent sous l'autorité
du bienfaiteur.
La politique
de la carotte et du bâton va parfois très loin. « Pendant
la guerre et juste après, témoigne un jeune Bosniaque, on
m'a proposé de l'argent dans la rue pour fréquenter telle
ou telle mosquée. Je comprends que certains aient accepté. »
Un dignitaire catholique affirme même que les jeunes filles de l'école
coranique sont payées 200 KM (100 euros) par mois pour porter le
voile.
L'effort prosélyte
s'essouffle
L'Organisation humanitaire
islamique internationale distribue des exemplaires du Coran, des revues
et des ouvrages révisionnistes. Sous couvert de cours d'arts martiaux,
de jeunes radicaux, comme ceux de l'Organisation de la jeunesse islamique
(AIO), forment des croyants acquis à l'idée d'une Bosnie-Herzégovine
islamique. Des quotidiens religieux se créent ex nihilo. A l'Université
de Sarajevo, plusieurs chaires d'histoire islamique, l'une des rares matières
qui ne manquent pas de moyens, voient le jour. Un peu partout dans le
pays, des « banques islamiques » ouvrent des agences,
pour gérer pieusement l'argent des musulmans.
L'Iran, de confession
chiite, ne peut rivaliser sur le terrain avec les pays sunnites. Aussi,
les émissaires de Téhéran préfèrent
séduire les élites politiques et religieuses à travers
les richesses de leur civilisation. Un centre culturel a été
ouvert après la guerre sur la plus grosse artère de la ville.
Mais il ne suscite guère la curiosité des passants et reste
désespérément vide.
Aujourd'hui l'effort
de conversion des pays islamiques s'essouffle. La plupart des organisations
humanitaires ont plié bagages. Quant aux Moudjahidin, ils luttent
sur d'autres fronts. « L'islam est présent ici depuis
500 ans, nous connaissons assez cette religion, s'insurge Halim Husic.
Et nous n'avons pas besoin qu'on nous l'apprenne. » Dans les
rues, il est désormais exceptionnel de croiser des femmes voilées
et des hommes arborant la barbe fournie chère aux Frères
musulmans.
Guillaume
Perrier, Fanny Rey et Laurent Védrine
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A
l'écoute d'Allah
A la madrasa Hrusev Bey, garçons et filles étudient
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