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Malek Chebel est anthropologue, psychanalyste,
spécialiste du monde arabe et musulman. Il a publié
une vingtaine d'ouvrages sur l'identité, la psychologie
et la symbolique musulmanes. Il a également préfacé
une nouvelle édition du Coran (Petite bibliothèque
Payot, 2001).
Par Anne Bernard
Le Coran est-il un texte difficile d'accès
?
Le Coran a été écrit dans
une langue qui date du VIIe siècle et a été
conçu comme un texte réservé au "clergé".
Il est donc difficile à comprendre. C'est un texte
hermétique, riche en ellipses, en circonlocutions,
en métaphores, en images, basé sur une rythmique
très travaillée. Il n'y a aucun moyen d'y accéder
sans avoir passé des années à l'étudier,
à moins de demander l'aide d'un théologien.
Quel rapport peuvent entretenir les croyants
avec un livre peu abordable et pourtant au fondement de leur
religion ?
Pour les musulmans, le Coran est la parole
de Dieu. Ils n'éprouvent donc aucune défiance
vis-à-vis de ce texte, même s'il leur reste obscur.
Le manque de compréhension n'est pas un problème.
Grâce à un système d'explication établi,
le Coran est en permanence mis en lumière pour le croyant.
Dans toutes les mosquées, par exemple, l'imam commente
le texte aux fidèles. Le croyant n'est donc pas sevré
d'explications. L'important n'est pas de comprendre le Coran
dans sa totalité, mais plutôt de savoir ce qu'on
en fait. Les croyants ont un rapport quasi magique à
ce texte. Il y a une sorte d'intériorisation par le
croyant, une sorte de pénétration. Même
le support graphique est sanctifié.
Ce système d'explication du texte
n'est-il pas source de nombreuses interprétations qui
aboutissent parfois à des controverses ?
S'il y a des diversités d'interprétation,
c'est parce que certains théologiens, ceux qu'on appelle
les fondamentalistes, s'en tiennent au texte et pensent que
ce qui a été dit au VIIe siècle à
valeur éternelle. D'autres considèrent que le
Coran n'est compréhensible que dans l'évolution.
Il y a donc deux lectures possibles d'un même texte.
Mais Dieu n'a jamais dit que tel ou tel avait raison. La question
de l'interprétation est purement humaine. Pour ma part,
je pense que le Coran ne peut survivre que s'il est mouvement,
si son interprétation s'adapte à l'époque.
Un texte qui ne donne pas de réponses aux problèmes
d'aujourd'hui n'est pas un grand texte. Il faut, par exemple,
qu'il me dise des choses relatives à la bioéthique.
Si on garde une lecture strictement réactionnaire ou
figée du Coran, cela induit que ce texte ne fait pas
confiance à mon intelligence. Par conséquent,
il m'infantilise.
Depuis les attentats du 11 septembre, on
a constaté une augmentation des ventes du Coran. Comment
l'expliquez-vous ?
C'est vrai qu'on a beaucoup parlé d'un
retour au texte depuis le 11 septembre. Ça a été
un déclic. Mais le Coran s'est toujours bien vendu.
Avant même le 11 septembre, on observait déjà
un retour vers les écrits sacrés, pour retrouver
un équilibre au milieu de la superficialité.
Ce mouvement de retour rend les gens plus forts. Et parallèlement,
la référence au texte religieux leur donne des
limites morales.
Ce retour au livre n'est-il pas également
de l'ordre du réflexe identitaire ?
Cela va bien au-delà. Il s'enracine
dans la tradition. Les gens qui reviennent au texte sont issus
de la deuxième ou troisième génération
d'immigrés. Ils ont donc déjà une identité
solide et se sentent suffisamment forts pour dire : "
Ceci est mon texte, ma tradition et je suis suffisamment français
pour ne pas à avoir honte ".
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