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Vingt journalistes parlent de leurs tabous
Les journalistes français se sentent-ils libres de parler de tout, tout le temps ? Leurs patrons leur imposent-ils des restrictions ? Pratiquent-ils l'autocensure ? Pour en savoir plus, nous avons envoyé un questionnaire à cent journalistes. Quatre questions sur le thème du tabou, auxquelles ils devaient répondre anonymement, en précisant juste le nom de leur employeur. Au bout d'un mois, nous n'avions reçu que deux réponses. Après plusieurs relances, une vingtaine de journalistes ont finalement accepté de nous retourner le document rempli. Voici leur réponses. Première surprise : aucune des vingt définitions reçues ne ressemble à une autre. Le tabou est « une chose désirée mais rarement assouvie », pour un journaliste de télévision indépendant ; « ce que les big-boss des rédactions nomment sobrement sujets délicats », pour une rédactrice de La Provence ; « un fantasme sociologique » pour un ancien de La Voix du Nord ; « le même désir profond et enfoui, partagé par deux personnes » pour une journaliste de Nord Eclair... Pas du tout, le tabou, « c'est une règle, le plus souvent non écrite, qui interdit, sauf à prendre le risque de se retrouver hors communauté, d'aborder tel ou tel sujet réputé faire partie du domaine privé », nous dit-on au Monde. « C'est un moyen, pour l'individu, de ne pas désirer des choses qui risqueraient de bouleverser complètement sa vie », écrit un journaliste de TF1. « C'est un sujet dont on ne souhaite pas parler, bien souvent non pas parce que cela gêne l'auditeur, mais parce que cela nous gêne au nom de je ne sais quelle contingence », explique un présentateur de RFI.
Les journalistes français ont-ils des tabous ? Lesquels ?
Bon à savoir : aucune personne sondée n'a répondu « non » à cette deuxième question. La vie privée des politiques, l'argent des puissants, le pouvoir, font partie des sujets les plus souvent évoqués. Les moeurs des autres journalistes, les ménages, les feuilles de frais gonflées et autres petites arrangements avec l'éthique de la profession arrivent en deuxième position. Une rédactrice du Progrès de Lyon explique que les journalistes se refusent souvent à « avouer leur ego débordant lié aux liens que nous entretenons avec les pouvoirs, et aux avantages que nous pouvons tirer de ce copinage ». « Regardez l'effet que provoquent l'émission d'Arte « Arrêt sur image » ou le fameux reportage sur le JT de France 2, s'enflamme un rédacteur du Monde. « La plupart des journalistes n'imaginent pas qu'on puisse leur appliquer ce qu'ils font tous les jours : montage des séquences, coupe dans les textes, réécriture des interviews... Il faudra qu'on réussisse à lever ce tabou en dévoilant mieux nos secrets de fabrication, nos méthodes de travail ». « Les questions touchant à la pratique de ce métier et à ses limites sont taboues, mais c'est une question de survie », écrit un journaliste de l'AFP. « Il y a obligation de faire corps avec sa profession ». Autre thème récurrent : « le rôle de l'Economie dans les rédactions », comme l'explique un journaliste de La Provence : « la présence de la publicité à très grande échelle dans nos pages ne nous engage guère à critiquer nos meilleurs clients », précise-t-il. « Les sujets touchant aux intérêts économiques et stratégiques du propriétaire du titre font souvent hésiter un journaliste », ajoute-t-on à l'AFP. « On préfère souvent ne pas écrire un papier qui pourrait nous coûter cher ». « Les tabous, c'est une question d'audimat », assure un journaliste de M6. « Demandez à TF1 de traiter un sujet religieux à 19 heures, juste pour rire ! » Bref, les tabous dépendent de l'employeur. Ce qui nous amène logiquement à notre troisième question.
Là, on vous livre les réactions en vrac : « M6 ne parle jamais du prix de l'eau... Est-ce une coïncidence, ou une suggestion de son actionnaire majoritaire, la Lyonnaise des Eaux ? » (pigiste indépendant). « Le portefeuille des hommes politiques, les stratégies expansionnistes des grandes surfaces et la puissance des marchands d'armes sont tabous à La Provence ». « Quand j'étais à La Voix du Nord, la personnalité des discrets patrons de l'industrie, les relations avec la police et les choix politiques du journal étaient tabous. Je n'ai pas eu à l'époque la sensation qu'on nous obligeait à respecter ces interdits, mais c'était encore mieux, on les honorait sans mot dire, du premier syndicaliste au dernier petit chef. On nous faisait comprendre que la maison qui nous abritait reposait sur des fondations sous lesquelles nous étions en sécurité pour l'éternité, et qu'il fallait donc les entretenir ». « Le vieillissement d'un certain nombre d'idées à la mode en mai 68 et qui aujourd'hui ne correspondent plus à grand chose est ultra tabou à Libération. Il y a des statues qu'il est difficile d'abattre : l'humanisme de l'action sociale, la grandeur d'âme des soixante-huitards, le fourvoiement des élites actuelles refusant d'admettre leurs erreurs passées... Je ne me sens aucune obligation de les respecter, mais on peut me contraindre ». « L'homosexualité et le PACS sont tabous à Nord-Eclair ». « A l'AFP il n'y a aucun tabou propre à la rédaction. Ceux de la presse en général s'y appliquent. On sent une plus grande liberté, car l'AFP est une grosse machine qui - pour l'instant - n'appartient à personne ». « Quand le directeur de la publication est lui-même investi dans la politique locale - en l'occurrence adjoint de mairie - on nous demande d'être « neutres et objectifs », ce qui ne veut rien dire ! » (Le Progrès de Lyon). « J'ai le sentiment, je dis bien le sentiment, d'être totalement libre dans mon travail. Aucune consigne sur l'orientation des articles, le choix des sujets, la manière de les traiter... Nous ne sommes liés à aucune entreprise actionnaire, sinon de façon très limitée » (Le Monde). « Sur TF1, les choses concernant la maison Bouygues, je suppose, sont taboues. Mais je n'en ai pas eu confirmation. S'il y avait une grosse affaire, on serait bien obligés de la traiter. Autre tabou à TF1 : la complexité. Dès que les choses sont un peu difficiles à expliquer, qu'il n'y a pas une émotion simple, on y renonce. Et on se retrouve avec des sujets culture ou politique qui sont de la pure promo ».
Et vous, quels sont vos tabous (en situation professionnelle) ?
Petite surprise avec cette question. Trois journalistes (Reuters, France 3 et Indépendant) avouent « ne jamais inviter une collègue journaliste ou une femme rencontrée dans le cadre professionnel à dîner au restaurant ! ». Vu le nombre de mariages dans la profession, on imagine que ces messieurs doivent parfois se faire violence ! Plus sérieusement, voici quelques réponses : « La connivence : je me refuse à en faire un combat en dénonçant par exemple les vilains petits connivents. Mais je m'applique à un comportement de mépris ostentatoire pour ces gens-là. Je ne me sens pas l'âme d'un Don Quichotte. Donc tout tabou admis par la société ne sera pas violé par moi d'une manière frontale. J'adopterai plutôt une attitude d'ébranlement de l'édifice par petits coups secs et bien ciblés » (Libération). « Forcer l'intimité (argent, sexe, mort). Révéler des êtres, mettre à nu ou accuser des gens qui m'apparaissent sans défense (vieux fond catho). Mettre en confiance l'interlocuteur pour en soutirer le maximum (mais ce tabou-là, je le surmonte) » (Nord-Eclair). « Mes tabous professionnels tournent autour des « affaires d'enfant ». Tout ce qui peut transformer la victime en bête publique. Il est dans ce domaine si facile de faire du sensationnel » (Le Progrès). « 'ai bêtement du mal à parler de l'extrême droite » (Le Progrès). « Je m'interdis absolument de jouer avec la détresse des gens. Mais ça me paraît tellement normal que je ne suis pas sûr qu'il s'agisse d'un tabou » (Le Monde). « La vie intime. La vie privée si elle n'a aucune conséquence publique » (RFI). « J'ai des tabous, c'est certain ! Le problème, c'est que l'on ne se pose pas la question aussi franchement. On se dit que ce truc là, ça me barbe de le faire, donc je l'évite... » (TF1). « Parler de mes tabous ! » (AFP). | |
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© - ESJ-Lille - février 2000